Souvenirs du « monde d’avant » où Jack Garratt nous dévoilait son work in progress

En temps normal, l’exercice du report live nous est agréable et, somme toute, banal. Nous nous employons à y mettre toutes nos émotions et à transcrire au mieux la richesse des expériences live, mais nous nous empressons aussi de vous livrer tout cela à chaud. Il faut le dire, la course à l’information régit (encore trop) le monde des médias.

Mais, dès le départ, la synthèse de cette soirée-là s’annonçait différente. D’abord, car elle signait un retour. Celui de Jack Garratt, dont la carrière a connu un hiatus de plusieurs années. Avec le « A Work In Progress Tour », l’auteur-compositeur et multi-instrumentiste britannique promettait de nous faire découvrir son travail en cours avant la sortie de son nouvel album « Love, Death & Dancing« , prévu pour le 29 mai prochain. Fans de son premier opus « Phase » (2016), le rendez-vous aux Étoiles (Paris, 10e), ce 3 mars 2020, était pour nous immanquable.

Dès notre arrivée, le show prend un autre angle singulier : celui de la déconnexion. Dans une note distribuée à l’entrée, Jack Garratt invite chaque spectateur à placer son téléphone dans une pochette et ne plus y toucher (sauf urgence) pendant la durée du spectacle. Pas de photos, pas de vidéos, pas de notes. Une contrainte ? À vrai dire, plutôt une émancipation ! De retour du show, nous esquissons quelques remarques au brouillon, tant que les souvenirs sont frais. Puis, la rédaction de l’article prend du retard. Et finalement, la grande histoire s’emballe. Epidémie ailleurs, puis ici. Pandémie. Interdiction des rassemblements. Fermeture des salles. Confinement…

Et c’est ainsi que le show de Jack Garratt est devenu notre dernier concert avant la fin d’un monde… tel que nous ne le connaitrons sans doute plus tout à fait.

Seul cliché autorisé d’une soirée déconnectée : la scène de Jack Garratt

Pas de première partie ce soir-là. Les instruments sont déjà installés. Pour les accompagner, rien de superflu : un fond blanc pour refléter de flamboyantes compositions numériques et quelques ampoules Edison qui ponctueront judicieusement le show de leur lumière chaleureuse. Jack Garratt prend place au centre de cette jungle ordonnée faite de guitares, claviers, boîtes à rythmes ou pédales d’effet. Avant tout premier mot vient un long souffle. On y sent du stress et du soulagement, de la concentration et de l’excitation. Un souffle, comme une tape dans le dos, l’air de dire : « Allez, on y va ».

L’artiste nous annonce dix chansons : « Certaines que vous ne connaissez pas, certaines que vous connaissez peut-être, d’autres que j’espère que vous connaissez ». Cela peut paraître une sélection réduite mais la sensation en sera tout autre. D’abord parce-que les morceaux de Jack Garratt semblent souvent en contenir plusieurs à la fois. Ensuite, parce-que l’artiste ne se refuse jamais de les étirer à l’envie, pendant de longues et jouissives minutes.

La setlist s’ouvre sur les doux airs de « Return Them To The One » issu de « Love, Death & Dancing (Volume 1) », première partie de son prochain album dévoilé en volets. « Won’t you take me as I am?« . Les paroles transcrivent un état complexe que l’artiste ne cessera de nous décrire au fur et à mesure de la soirée, comme s’il s’adressait à des amis. Ce soir, sur scène, se joue une thérapie.

Le parcours de Jack Garratt est, en effet, sinueux. En 2016, il connaît un succès critique fulgurant et reçoit deux des récompenses musicales les plus significatives Outre-Manche : la première place de la liste BBC Sound of et le prix du Brits Critics’ Choice Award. Ces reconnaissances publiques l’inscrivent dans la lignée directe d’Adele, Sam Smith ou encore Ellie Goulding. Mais ce qui aurait pu s’avérer être un tremplin incroyable devient un fardeau pour l’artiste. La pression que l’industrie fait peser sur ses épaules finit par inhiber sa créativité et réveiller de vieux démons. L’anxiété l’emporte, il perd confiance et s’éloigne de la scène. Jusqu’à cette année.

Ce 3 mars, c’est apaisé que Jack Garratt nous revient, mais le doute subsiste et l’habitera toujours. Il confie entre deux chansons :

De tout ce temps passé dans l’ombre, ce que j’ai appris, c’est que je n’ai rien appris. »

« I am alive here / But I am not permanent ». De la vie à la mort, de la sérénité à l’anxiété… « Return Them To The One » évoque cet entre-deux constant que Jack Garratt a appris à accepter et qui se révèle incroyablement fécond. La chanson finit d’ailleurs par irradier. Accents qui convulsent, voix distordues, superpositions sonores. L’énergie est là, folle, communicative. Le corps entier de l’artiste est engagé. Il contrôle d’ailleurs un clavier posé au sol avec ses pieds nus et explique que, de cette façon, il joue mieux car il ressent davantage ce qu’il fait. En une chanson, le ton est posé et le public, embarqué…

Cap vers un titre inédit, tubesque. Une pépite nommée « Better », à découvrir dès aujourd’hui dans le Volume 2 de « Love, Death & Dancing« .

Lorsque la chanson retombe, Jack Garratt confirme nos sentiments. « Je m’amuse ce soir » dit-il, sur le ton de la révélation. Par comparaison, il en revient à l’époque de son premier album : « J’ai compris que je ne m’amusais pas autant que ce que je pensais ».

Pendant la soirée, il distille beaucoup d’éléments, très personnels, sur sa longue pause. Il explique avoir jeté un album entier à la poubelle, car « c’était de la merde ». Il évoque l’aide médicale qu’il a sollicité pour résoudre ses problèmes de santé mentale. Un psychiatre qu’il a finalement arrêté de consulter, car dit-il :

En perdant ma colère, j’ai aussi perdu ma créativité. »

Il nuance toutefois, « Cela ne veut pas dire que la créativité vienne forcément de la souffrance ». Surtout, il encourage quiconque en aurait besoin à prendre l’aide d’un professionnel : « Surtout ceux qui disent ‘Mais non, pas moi !' »

Vivre avec plutôt que contre les pensées intrusives qui l’assaillent, c’est exactement le sujet de « Doctor, Please ». Une magnifique ballade à paraître, où vulnérabilité, courage et espoir sont mêlés. Vient ensuite un autre inédit « Circles », dans lequel la notion de boucle dit aussi quelque chose de l’enfermement psychique dont a pu être victime son auteur.

Jack Garratt l’affirme : désormais, il fait la musique qui lui plait, en premier lieu. Pour autant, il ne rompt pas complètement avec son passé. Quelques titres très attendus de « Phase » (2016) ponctuent la setlist. C’est le cas de l’incandescent « Weathered » et de l’incontournable « Worry ». Sur les tout premiers accords de « Worry », le public s’enflamme, et l’artiste ironise « Ça pourrait être n’importe quelle chanson à ce stade », poussant la plaisanterie jusqu’à entamer un autre morceau ! Il finit toutefois bien par jouer sa chanson phare, avec une incroyable ardeur. La lumière des ampoules éclate au rythme de la musique. Grisant.

Avec chacun de ses plus récents titres vient une histoire touchante voire passionnante. Pour expliciter le délicat « Mara », Jack Garratt nous conte la fable d’un bouddha auprès duquel l’esprit tentateur nommé Mara se présente. Plutôt que de laisser cette entité maligne perturber sa méditation ou le détourner de ses buts, le bouddha l’invite à sa table. Encore une fois, Jack Garratt personnifie ses angoisses et choisit de chanter à propos d’elle, plutôt que contre.

Puisque ces voix ne cesseront jamais, pourquoi ne pas vivre à leurs côtés : ‘Installe-toi, que veux-tu ? Un thé ? Une tequila ?’  »

Le morceau suivant est, de l’avis de l’artiste, sa chanson préférée de tout son répertoire : « Peu importe ce que vous en pensez, cela ne changera rien pour moi ». Une élégante ballade intitulée « She Will Lay My Body On The Stone », dans laquelle la vulnérabilité atteint sa limite extrême. Le texte lui est venu après un séjour hivernal à New-York, où bien que les conditions aient été idéales à tout point de vue, il n’a simplement rien ressenti : « rien à propos de moi, rien à propos de ma femme, rien à propos de la situation ». Ses pensées intrusives sont alors devenues suicidaires… Fort heureusement, elles ne l’ont poussé à rien d’autre qu’écrire.

Le set avance vers sa fin mais Jack Garratt ne peut décemment pas partir sans entonner son plus récent single, « Time ». Une ode au temps et à l’indulgence envers soi-même. Le doute et le malaise qui habitent les paroles des couplets (« Why is it not enough to be fine? You’re overthinking, in a rut, and terrified« ) sont balayés par le refrain, qui scande comme un mantra : « When time is on your side ». Un propos que l’on pourrait aussi interpréter sous un nouveau jour, en ces temps de confinement. Bien que la période soit emplie de doutes et d’anxiété, elle est débarrassée de certaines injonctions chronophages, et, pour une fois, le temps est de notre côté.

Il semble qu’à mesure que Jack Garratt martèle l’unique ligne du refrain, la confiance revient et explose littéralement en une outro euphorique, au son des trombones. Sur scène, la couleur déborde elle aussi, des sortes de tests de Rorschach peignant les murs de leurs nuances. Un moment de lâcher-prise collectif dont on se souviendra !

Ultime morceau, « Only The Bravest » est un remerciement mis en chanson. Celui-ci s’adresse particulièrement à son meilleur ami, qui l’a beaucoup soutenu mais qui a lui même connu des moments difficiles dans une relation abusive. Autre pan de l’intimité de Jack Garratt, les paroles de son beau-père, prononcées lors du mariage de l’artiste, sont samplées dans le morceau. Le set s’achève et l’émotion est palpable aux Étoiles. Ce moment de sincérité, de modestie et de partage – sur fond d’une musique solaire – a définitivement eu une effet cathartique côté scène et côté fosse.

Je vous le promets, je ne mettrai pas quatre ans à revenir. »

Là-dessus, on avait pleinement confiance en Jack Garratt. C’était sans compter que le coronavirus, alors menaçant, se propage et impose, à l’échelle planétaire, son propre timing…

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Si vous souhaitez approcher l’expérience de ce show, rendez-vous sur Instagram où Jack Garratt organise des livestreams d’une qualité remarquable !

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« Love, Death & Dancing (Vol 2) » est désormais disponible.