Focus sur le phénomène Mahmood !

On aurait pu vous raconter qu’on avait déjà repéré Alessandro Mahmoud lors de sa participation à la version italienne de X Factor en 2012, ou lors de la sortie de son premier single anglophone « Fallin’ Rain » en 2013. On aurait pu vous dire qu’on était tombé dès juillet 2017 sur son excellent titre « Pesos » – qui posait brillament les bases de son son actuel.
On aurait pu se la jouer fan de la première heure ou dénicheur à l’avant-garde mais ça aurait été vous mentir…

La façon dont on a découvert Mahmood est beaucoup plus commune.
18 mai 2019 : la finale de la 64e édition de l’Eurovision se dispute à Tel Aviv, en Israël. Vissés dans le canapé, on attend de prendre notre dose annuelle de pop mièvre et d’irrésistibles kitscheries. À ce stade, ce n’est même plus un guilty pleasure, c’est carrément une madeleine de Proust. L’interminable collection de prestations débute et laisse défiler 50 nuances de pop générique.

Quand tout à coup, le représentant italien sort du lot. Il chante dans sa propre langue (amen!), la proposition visuelle est simple et efficace et le morceau, diablement entêtant. Sur un mélange de pop, de hip-hop et de trap, saupoudré d’accents orientaux, Mahmood déroule son flow précis dans la mélodieuse langue de Dante. Les claquements de main qui accompagnent le refrain sont presque énervants tant ils sont efficaces. Trois minutes sept d’une prestation transpirant l’assurance mais pas l’arrogance. Double clap final. Le premier jour du reste de la vie de Mahmood.

S’il n’a pas gagné l’Eurovision, finissant second derrière le néerlandais Duncan Laurence, Mahmood a entériné sa place dans l’industrie musicale.

La chanson défendue à l’Eurovision « Soldi » est depuis devenu le titre italien le plus écouté de tous les temps sur Spotify, comptabilisant plus de 100 millions d’écoutes. Le même morceau lui avait valu de remporter, au mois de février, le festival de Sanremo, véritable institution dans la culture italienne.

Derrière le thème aguicheur de « Soldi » (traduisez « argent ») se cache une signification beaucoup plus personnelle. Celle de son propre père, disparu de la circulation à ses 6 ans : « Le morceau ne parle pas d’argent en termes matériels mais plutôt de comment celui-ci peut changer les rapports internes à la famille. » Les origines égyptiennes de son géniteur sont également évoquées à travers la ligne chantée en arabe : « waladi waladi habibi ta’aleena » soit « mon fils, mon fils, mon amour, viens ici ». Un authentique souvenir d’enfance que Mahmood a souhaité incorporer à la chanson, dans une langue qui fait bien parti de son patrimoine familial mais qu’il ne parle pas.

La dimension autobiographique guide d’ailleurs la majorité des 11 titres du premier album de Mahmood, « Gioventù bruciata » sorti en Février 2019.

Le thème du père déserteur revient sur des airs de tropical house dans « Mai Figlio Unico ». Mahmood y évoque la famille que son père s’est recréée, quelque part dans le monde. Un questionnement sur l’abandon, et en même temps, un hommage à sa mère qui seule, lui a apporté tout ce dont il avait besoin : « Je vais bien comme cela  / Je n’y pense pas, je n’ai pas le temps ».

Sur une rythmique saccadée, « Milano Good Vibes » parle de la ville dans laquelle il a grandi, Milan. Celle qui lui « a donné les vibrations positives nécessaires, pour faire tomber le masque et se confier ».

En collaboration avec le rappeur star Fabri Fibra, le plus électronique « Anni 90 » fait référence à sa génération. Il l’explique à Rolling Stone IT : « Je ne veux pas dire que nous avons été plus gâtés, mais nous n’avons sûrement pas vécu ce que nos parents ont vécu et je ne sais pas si c’était bon ou mauvais. Les temps étaient différents. » Deux points de vue sur une même décennie charnière, celle de l’enfant (Mahmood est né en 1992) et celle de son ainé (Fabri Fibra avait alors déjà la vingtaine).

Nos coups de coeur vont néanmoins à « Uramaki » et « Asia Occidente ». La première pour sa mélodie éthérée et le spectre vocal de Mahmood, enivrant. La seconde pour la plume, et en particulier l’élégante métaphore géographique décrivant l’incompatibilité d’un couple : « Comme si j’étais l’Asie et toi, l’Occident ».

Mais depuis quelques jours, on se demande si le coup de maître de Mahmood ne se situerait pas dans son dernier single en date.

Sorti ce vendredi, « Barrio » est produit par Charlie Charles et Dario Faini a.k.a Dardust – déjà aux commandes du tube « Soldi ». Les éléments de la trap et du flamenco y sont fondus pour créer un morceau fiévreux et entêtant. Décrivant une relation confuse et délétère (du type « Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis »), la chanson en appelle à l’ambiance du « barrio », ces quartiers périphériques à l’identité propre. Sans doute une référence au quartier populaire milanais de Gratosoglio, dans lequel Mahmood a grandi.

Avec les sonorités de « Barrio », c’est aussi tout un potentiel cinématographique qui nous vient à l’esprit : une constellation de couleurs, d’odeurs, de textures. Quelque chose du baroque acidulé du « Roméo + Juliette » de Baz Luhrmann ou de l’univers flamboyant, entre modernité, tradition et kitsch, de l’espagnole Rosalía. Et c’est en parti ce que nous sert Mahmood dans son clip fraîchement dévoilé. Il y réhabilite avec élégance (!) le motif tribal et le tuning, dans un paysage aride aux teintes chaleureuses.

Vous l’aurez compris, avec la musique de Mahmood, les frontières sont abattues à plusieurs titres.

Physiquement. Par le succès rencontré, la musique de Mahmood voyage bien au-delà des limites propres de l’Italie, là où depuis des années, d’autres artistes se sont cassés les dents (même le rappeur Fedez, resté dans l’ombre des activités de sa femme Chiara Ferragni, malgré les tentatives de featuring avec Mika ou Zara Larsson).
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Musicalement. Mahmood fait sortir la musique italienne de son carcan en l’ouvrant à des sonorités neuves, des paroles sans concession et en s’émancipant des propositions trop lisses. (Voire les paroles un brin naïves de « I tuoi particolari » d’Ultimo, le concurrent direct de Mahmood à San Remo).
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Idéologiquement. Et cela, n’en déplaise à Matteo Salvini, ministre de l’intérieur italien et n°2 du gouvernement… Au moment de San Remo, le chef de file de la Lega Nord – qui ne cesse de faire preuve de positions toujours plus conservatrices – avait publiquement fait comprendre qu’il ne voyait pas en Mahmood l’ « idéal » représentant de la culture italienne. Visiblement inquiète que ce dernier puisse représenter une menace à la souveraineté culturelle nationale par l’utilisation de quelques rythmiques orientales et paroles en arabe, la Ligue a réagi avec une proposition de loi visant à imposer des quotas de musiques italiennes aux radios du pays. Un contingent dans lequel seraient de toute façon rentrées les oeuvres de Mahmood.
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À ces réactions malvenues, Mahmood répond au Corriere della Sera : « Je ne me suis jamais senti différent. La différence, ils me la font sentir aujourd’hui. J’ai été à l’école avec des enfants russes, bulgares, roms. Le plus cool de la classe était Chinois. Celui qui se faisait un peu intimidé était Italien. ».

Et quand les médias spéculent sur son orientation sexuelle, il poursuit : « Je n’ai jamais dit que j’étais gay. Ma génération ne fait pas de différences si vous avez la peau d’une certaine couleur ou si vous aimez quelqu’un d’un sexe ou de l’autre. Je suis fiancée, et si on me demandait « est-ce un ou une petit(e) ami(e)? », je trouverais ça impoli. Spécifier signifie déjà créer une distinction « .
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Quand au talent s’ajoute un tel état d’esprit, on se dit définitivement que Mahmood est la meilleure chose qui pouvait arriver à l’Italie ces temps-ci.

 

 Mahmood sera en concert au Café de la Danse de Paris le 28/10 et le 01/11/2019.
 L’album « Gioventù Bruciata«  et le single « Barrio » sont disponibles en téléchargement.
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