Echange passionné et passionnant avec le duo néerlandais HAEVN !

Il y a quelques semaines, On The Move vous contait l’histoire de HAEVN, un duo originaire du Pays-Bas dont la pop éthérée est apparue comme une véritable douceur à nos oreilles. Derrière ce son enivrant, deux protagonistes aussi différents qu’ils sont brillamment complémentaires. Jorrit Kleijnen, à l’origine compositeur de bandes originales, et Marijn van der Meer, ancien publicitaire et parolier à ses heures perdues… Un heureux hasard a fait se rencontrer les mélodies texturées de l’un et la plume et ainsi que la voix enveloppante de l’autre. Un coup de foudre musical qui trouve sa pleine expression dans les 14 titres de « Eyes Closed », leur premier album. Avant un live enchanteur au Nouveau Casino, Jorrit et Marijn ont pris le temps de revenir sur leurs débuts singuliers, le long et nécessaire processus de fabrication de leur opus et en filigrane, les valeurs qu’ils défendent à travers leur musique. Passion, humanité, intégrité, générosité sont quelques uns des qualificatifs qui nous viennent à l’esprit s’il fallait décrire HAEVN. 

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Jorrit Kleijnen © Nazym Hermouche pour On The Move

On The Move : Bonjour Jorrit, bonjour Marijn ! Votre duo HAEVN rencontre un important succès dans votre pays d’origine, les Pays-Bas, mais on vous connaît moins ici en France. Comment s’est formé le groupe ?

Jorrit Kleijnen : Notre groupe est une grosse coïncidence au départ. Je joue du piano depuis longtemps et suis compositeur pour la publicité et les films. Je fais ça depuis 10 ans maintenant. Il y a trois ans, on m’a confié la mission de composer une musique pour une pub qui mettait en scène un skate-boarder aveugle. Il ne voyait pas mais pouvait descendre ces rampes juste à l’intuition. C’était vraiment beau et spécial pour moi de composer sur cette vidéo. J’ai fait une proposition mais le directeur de la pub m’a rappelé en disant : « C’est superbe mais on pense que ça devrait être une chanson pop. » Et j’ai répondu : « Je ne chante pas et je ne compose pas de morceaux pop. Je pense bande originale. Ce n’est pas possible. » Il a dit « Moi je connais quelqu’un qui chante très bien et qui écrit des chansons pop » Au début, j’étais un peu sceptique, j’avais le sentiment d’être forcé à collaborer avec quelqu’un et je me demandais comment ça allait pouvoir fonctionner. Une heure plus tard, je recevais un appel de Marijn qui me disait : « Je viens d’entendre ton morceau de piano et j’ai un texte à te proposer dessus » On ne s’était jamais rencontrés et je me retrouvais avec cette chanson !

Marijn van der Meer : Oui, moi j’ai reçu ce morceau magnifique en fond de cette vidéo géniale. Et ça m’a juste donné des frissons. J’ai couru jusqu’à mon petit studio et j’ai chanté ce qui me venait en tête. Puis je l’ai renvoyé à Jorrit juste pour voir s’il allait apprécier. Mais il a vraiment été impressionné finalement. Quand je l’ai eu téléphone, je me suis dit « Qui est ce fou qui crie? » (rires) Il n’arrêtait pas de dire : « J’adore ce que tu as fait. » Nous avons fait tout cela seulement par intuition, chacun de notre côté, sans se connaître. C’est génial car quelque chose de nouveau a emergé de cette collaboration. Et on a commencé à faire de la musique ensemble !

Jorrit Kleijnen : En temps qu’amis en fait ! Sans but précis. On était juste vraiment charmés par l’influence que l’on exerçait l’un sur l’autre. Parce-que Marijn était au début un musicien presque cliché -si je peux me permettre : l’auteur-compositeur à la guitare par excellence. Et j’étais moi-même le cliché du compositeur de cinéma, qui travaille avec des orchestres mais jamais avec des voix. Ça a été comme une réaction chimique !  C’est drôle car je travaillais déjà avec d’autres musiciens avant mais c’était toujours dans un cadre très professionnel. Tu collabores mais tu sais que tu vas finir par payer la facture. Avec Marijn, on a bâti une véritable amitié même si on est très différents. Je pense d’ailleurs que nous n’aurions jamais été amis si ça avait juste été pour boire des coups au bar…

On The Move : Qu’est-ce-que vous vous apportez l’un l’autre en termes de personnalité, justement ?

M. V. D. M. : Je pense que je suis le plus calme des deux. Et Jorrit est celui qui prend des initiatives. Il a tout de suite dit « Il faut que nous fassions quelque chose de ce que nous venons de créer ». Par exemple, on a été appelés par une grande marque de voiture pour utiliser ce morceau « Where The Heart Is » dans une de leurs pubs. Et Jorrit a dit « Nous devons dépenser plus d’argent pour former un vrai groupe et enregistrer cette chanson comme il se doit, avec un bon producteur ». Ensuite, j’étais plutôt pour économiser l’argent dès qu’on en avait un peu alors que lui voulait l’utiliser pour aller plus loin. Mais c’est ce que j’apprécie chez lui et ça se comprends. Il a été son propre patron pendant 7 à 8 ans. Moi, j’avais toujours mon job en agence. Donc au milieu de tout ça, on finit par se rencontrer. On est assez différents mais ça marche !

J. K. : De mon côté, le calme de Marijn m’inspire. Je pense que Marijn est tellement bon dans ce qu’il fait que l’on peut s’autoriser à le faire très simplement. Il y a tellement d’artistes qui ont besoin de recourir à des artifices alors qu’à l’écoute, Marijn sonne comme une main posée sur ton épaule qui te dit « ça va aller! » Moi, j’ai toujours mille choses en tête. Il m’apporte son calme mais en même temps, si on passait notre temps à se réconforter en pensant que tout va bien, on ne serait pas ici à Paris aujourd’hui (rires). On trouve juste un équilibre parfait !

On The Move : Votre nom de scène porte aussi cette ambivalence. HAEVN provient du mélange de deux mots : « heaven » et « haven ». Pourquoi l’avoir choisi ?

M. V. D. M. : Quand notre première chanson « Where The Heart Is » est sortie, on a reçu énormément de messages qui nous disait « ça sonne comme le paradis » mais aussi « ça sonne comme un retour à la maison ». Donc on a décidé d’utiliser les deux mots pour n’en faire qu’un. L’orthographe est étrange, les gens ont du mal à l’écrire mais au début, ça nous allait bien car il y avait une sorte de mystère autour de nous. Tout le monde en Hollande connaissait nos chansons mais pas notre groupe, ils ne savaient pas forcément qu’on était hollandais et c’était assez drôle… On aimait cette idée de ne pas directement être labellisé néerlandais, de sonner international. Quand tu prononces « HAEVN », il y a aussi déjà une sorte d’attente concernant la musique, un son que l’on imagine.

J. K. : Même le producteur de London Grammar avec lequel nous avons travaillé nous a demandé  » Est-ce-que vous venez jusqu’à Londres ou dois-je me déplacer au Danemark ? » Il a cru que nous étions danois (rires) Il a fallu corriger Google aussi (rires) Quand tu tapais « HAEVN », on te disait directement que tu avais fait une faute et on te redirigeait vers « heaven ». Mais maintenant, aux Pays-Bas, si tu tapes « HAEVN » on est la seule réponse ! Ça a pris du temps mais ça a marché. Il y a ce sentiment qui fait que si tu sais écrire le nom, tu fais partie du club, de notre secret, ce petit groupe HAEVN (rires). En réalité, ce n’était pas la voie la plus facile ou la plus commerciale que de choisir ce nom.

Marijn van der Meer © Nazym Hermouche pour On The Move

On The Move : Votre premier album « Eyes Closed » est sorti en Mai dernier, près de 3 ans après le hasard de la rencontre et vos débuts. Pourquoi avoir pris ce temps alors que d’autres auraient préféré surfer sur le succès fulgurant des premiers singles ?

M. V. D. M. : C’était important pour nous de trouver notre son. On a été assez chanceux pour débuter notre carrière sur un hit mais après ça, on se retrouvait face à nous même, deux types qui ne se connaissaient pas avant et on se devait de trouver notre univers. La meilleure manière pour ça, c’était de faire un album. Et ça a pris 2 ans et demi. Tout le monde nous parlait du tremplin que nous avions amorcé. C’était le mot que l’on entendait chaque jour : « Vous avez un tremplin maintenant,  vous devez sortir davantage de musique. Elle devrait déjà être sortie. » Mais Jorrit a revendiqué le fait que, si quelque chose est bon, il le sera toujours dans deux ans. Si nous sortions quelque chose de moyen, nous allions griller nos chances et les gens penseraient que nous n’étions que le groupe d’un hit. Donc on a pris notre temps.

J. K. : On a aussi eu besoin de ça pour nous-mêmes parce-que nous ne savions pas qui nous étions et comment nous allions sonner sur 13 morceaux. On savait juste que quand on faisait de la musique ensemble, cela résonnait d’une belle façon. Je peux donner un tas d’exemples d’artistes – néerlandais en tout cas – qui ont seulement dévoilé des singles, et quand tu les écoutes les uns après les autres, tu ne sais pas qui est l’artiste, ce qu’il défend. C’est fragmentaire. Pendant ce processus, on est devenus de plus en plus défenseurs de la patience. On a été assez courageux de se tenir à contre-courant de cette vitesse effrenée. Et c’est pour cela aussi que l’album s’appelle « Eyes Closed ». Je me souviens avoir été en studio, et avoir fermé mes yeux juste pour mieux analyser les morceaux. Et j’ai bien pris conscience qu’en fermant la voie à un de tes sens, tu démultiplies les autres. On a eu tellement de coups de fils des radios nous demandant « Est-ce-que vous pouvez raccourcir l’intro? » Mais non! En 2018, on dirait que les gens n’ont plus envie de prendre le temps de se mettre dans un certain état d’esprit. Tout est réduit, tes vidéos sur Instagram, le nombre de caractères de tes tweets. A la radio, on te passe 5 secondes d’une chanson que tu vas entendre 10 minutes plus tard. Est-ce-que vous vous foutez de nous? (rires) Peut-être qu’on va passer pour des vieux mais je pense qu’on avait tous les deux de très bonnes situations avant de nous lancer là-dedans donc il est clair que nous ne sommes pas là pour l’argent. On a eu ce genre de folie de dire « f**k you all, on va le faire à notre façon. » Et si tu fais partie de ces gens qui prônent la patience, qui sont prêts à donner de leur temps, alors s’il te plaît, rejoins le club HAEVN.

On The Move : Ecouter « Eyes Closed » est effectivement une plongée dans un univers dans lequel on se laisse emporter…

M. V. D. M. : C’est vrai et ça, on l’a mesuré de manière très concrète et très surprenante. Les gens de notre label nous ont expliqué que, sur Spotify, on peut voir que les auditeurs écoutent l’album de bout en bout et pas juste un ou deux morceaux.

J. K. : Habituellement, pour un jeune artiste, il y aura deux ou trois chansons atteignant des millions de streams et le reste, plutôt une centaine de milliers. Mais pour « Eyes Closed », c’est réparti de manière très homogène. On a même reçu un appel de quelqu’un en Angleterre qui nous a dit que c’était très rare.

On The Move : Parmi les thèmes que vous abordez dans « Eyes Closed », il y a les relations, la nostalgie, les choix, les regrets, le lâcher-prise, la vulnérabilité, l’espoir, les rêves… aussi la persévérance avec « Fortitude ». Ce sont des sentiments très humains, et qui ne sont pas particulièrement rattachés à une époque plus qu’à une autre. Ils sont éternels et universels. Est-ce-que pour vous, c’est ce que la musique doit être ?

M. V. D. M. : Oui ! L’album est appelé « Eyes Closed » parce-que nous voulons aussi que les auditeurs se forgent leurs propres images sur la musique. C’est pas comme si on imposait « cette chanson parle de ceci ou de cela », au contraire, les paroles ne sont pas toujours très claires. On aime laisser libre court à l’interprétation de chacun. Personnellement, j’apprécie lorsque j’écoute un album, qu’il m’inspire quelque chose puis finalement, quelques mois ou années après, mon avis change sur la question. Pouvoir avoir sa propre perception des chansons, c’est ce que nous aimons et revendiquons.

J. K. : On ne prétend pas qu’il y ait une interprétation universelle des chansons. On ne veut pousser les gens nulle part. C’est comme si on vous prenait juste dans un véhicule et on vous conduisait à travers les montagnes en Islande, ou les rues de New-York en pleine nuit. D’ailleurs, cette voiture, on l’entend au début de « We Are » ! Ce n’est pas à propos de nous mais chacun des gens qui nous écoutent. Si nos chansons peuvent aider quelqu’un à ressentir quelque chose, quoi que ce soit, alors c’est le meilleur des accomplissements. On ne veut pas arbitrer les sentiments des gens.

On The Move : Vous nous invitez à fermer les yeux pour mieux ressentir la musique mais dans le même temps, vous développez des visuels forts, avec un grand potentiel narratif. Et puis, surtout, vous venez tous les deux du monde de l’image, Jorrit en composant pour des films, Marijn dans la publicité. Quel rapport vous établissez entre l’image et votre musique ?

J. K. : On est très exigeants à ce propos. Par exemple, la couverture de l’album a été très importante pour nous. Nous sommes des musiciens, pas des photographes ou des réalisateurs mais on est tout aussi minutieux sur ces aspects. Tu as raison, c’est complètement enraciné en nous, du fait de nos carrières respectives. Et, pour moi en tout cas, ça a aussi influencé mon esprit. J’ai en fait besoin d’images pour déclencher la création. Je ne suis pas du genre à juste m’asseoir quelque part et composer. Quand tu prends Volvo par exemple, qui a utilisé notre premier titre, ils ont une imagerie très belle, et ce ne sont des voitures que 15% du temps. Pour le reste, il y a de superbes plans urbains avec beaucoup de gens. Au final, j’arrive 10 fois mieux à composer en m’inspirant de ça qu’en m’en remettant à ma seule imagination parce-que mon cerveau a été entraîné comme ça.

M. V. D. M. : Comme pour la musique, on essaie toujours de viser les frissons, ceux que l’on a ressenti la première fois que l’on a collaboré ensemble. Si un nouveau morceau ou visuel ne nous transmets pas l’émotion de nos débuts, alors on ne poursuit pas !

J. K. : C’est autant une bénédiction qu’une malédiction car quand nous avons fait « Where The Heart Is », nous n’étions même pas dans la même pièce et pourtant nous avons mis la barre très haute. Et c’est cette limite que nous voulons surpasser à chaque fois. Un sacré défi (rires)

On The Move : En parlant d’émotions, on a été très touchés par la série de vidéos que vous avez dévoilé, où des gens d’horizons différents se confient face caméra, en réaction à l’un de vos morceaux. D’où vient cette idée ?

M. V. D. M. : C’était une idée collaborative, de notre part et celle du label. On avait ces 14 chansons et on a voulu trouver autant de gens pour raconter leurs histoires sur ces titres. C’est toute l’idée que porte « Eyes Closed » en fait.

J. K. : On cherchait un moyen de diffuser ce message : « Ça concerne vos histoires, pas la nôtre. » Et je pense que c’était l’idée la plus évidente et la meilleure pour le faire. Mais de nouveau, cela a été très dur de trouver un format, court surtout ! Toutes ces interviews ont duré 45 minutes en réalité. On a dû les couper pour toucher le public plus facilement mais on voulait aussi qu’elles n’aient pas l’air d’avoir été tronquées. C’était délicat mais on est assez content du résultat. Par contre, en tout honnêteté, je ne suis pas tout à fait heureux de la visibilité qu’elles ont eu, sur les réseaux sociaux notamment. Elles ne sont pas partagées tant que ça et c’est une nouvelle illustration de la vitesse de notre société. Cette campagne demande finalement une certaine ouverture d’esprit de la part des gens qui la regardent car ce n’est pas un contenu très attractif. On peut vite penser : « Ho, des gens qui racontent leurs vies… » et pouf, tu zappes!

M. V. D. M. : Mais finalement, on fait aussi ça pour les gens qui prendront la peine de s’y attarder, comme tu l’as fait, même s’ils sont peu. C’est très cool ! C’est la même histoire qu’avec notre nom. Si tu veux nous trouver, découvrir plus de notre univers, il te faut du temps mais tu n’as qu’à plonger.

On The Move : Enfin, que peut-on attendre de HAEVN en live ?

J. K. : Si l’on comparait le show de ce soir avec l’un de nos shows aux Pays-Bas, on te dirait qu’on va être plus relax (rires) Chez nous, on joue dans des salles de 500 à 2000 personnes et ici, c’est beaucoup plus intimiste. Mais ça nous donne aussi plus de respiration, plus d’espace et on va sans doute encore plus apprécier. Pas que l’on ne profite pas de nos plus gros shows évidemment ! Mais ici, ce sera une date particulièrement privilégiée pour nous laisser aller. On espère que les chansons vont parler au public. Vous aurez de la constance grâce à la voix de Marijn mais aussi beaucoup de routes différentes empruntées en termes de mélodies.

M. V. D. M. : Le plus beau compliment que l’on ait jamais reçu sur l’un de nos shows venait d’une femme qui nous a dit : « J’ai pleuré et j’ai dansé, et je n’avais jamais fait les deux pendant un même concert auparavant ». Si un tout petit peu de ça pouvait se reproduire ce soir, ça nous rendrait très fiers et reconnaissants. Pas de pression surtout (rires)

L’album de HAEVN « Eyes Closed » est toujours disponible en téléchargement.