Discussion sans concessions avec l’ambitieux producteur américain Carnage !

S’il est deux mots avec lesquels on pourrait bien caractériser  Carnage, c’est l’ambition et le perfectionnisme. Des qualités qui peuvent aussi tourner aux défauts, surtout lorsque l’on est l’un des producteurs/DJs les plus puissants et versatiles de sa génération.  Carnage n’a plus rien à prouver dans les champs de l’EDM, de la Trap, du Hip-hop ou du Hardcore, avec lesquels il jongle brillamment et selon ses envies. Pourtant, il suffit d’échanger quelques mots avec lui pour comprendre qu’il n’est pas du genre à se reposer sur ses acquis. Après le succès de son album « Papi Gordo » en 2015, l’homme aux mille collaborations et side-projects revient aujourd’hui avec « Battered Bruised & Bloody » via son propre label Heavyweight Records. Mac Miller, Lil Pump, Steve Aoki ou Migos sont de la partie. Mais loin de se contenter de ce nouveau chapitre musical dense, et parce-que rien ne se conçoit de manière égoïste pour Carnage, l’américain d’origine guatémaltèque donne énormément de son temps, son énergie et son argent pour les autres – qu’ils soient artistes émergents ou pairs en situation de précarité. Alors à l’ambition et au perfectionnisme, on ajoute la générosité. Rencontre

© Nazym H pour On The Move Magazine / nazymh.com

On The Move : Salut Carnage ! Merci de nous recevoir. Tu as été impliqué dans de nombreuses collaborations et side projects ces derniers temps. Rien qu’en 2017, tu as sorti les EPs « Step Brothers » avec G-Eazy et « Young Martha » avec Young Thug. Pourquoi est-ce que 2018 te semblait être le bon moment pour un nouvel album estampillé Carnage ? 

Carnage : J’ai fait énormément de choses ces dernières années, sans toujours savoir où j’allais. Mais j’ai fini par accumuler suffisamment de matière pour un nouvel album : des chansons que j’avais commencé il y a 2 ans, d’autres que j’ai composé il y a quelques semaines. Maintenant, je pense avoir la musique parfaite à dévoiler. Ca me paraît juste, comme si c’était simplement le bon moment, tu vois.

On The Move : De nos jours, le public consomme la musique de manière très différente, notamment via les plateformes de streaming. Cela pousse de nombreux artistes à envisager de préférer les singles, EPs ou tracklists à de véritables albums. Pourquoi as-tu tenu à sortir ce format ? 

Carnage : Parce-que je suis un artiste !  Je ne suis pas un robot. Beaucoup de gens dans le business veulent suivre ses nouveaux rituels à la lettre pour faire de l’argent facile, remplir les salles etc. mais je ne suis pas comme ça ! L’argent m’importe peu. Tout ce qui m’intéresse, c’est la qualité artistique et créer quelque chose qui restera pour toujours

On The Move : Qu’est-ce-que l’on doit attendre de ton nouvel album «Battered Bruised & Bloody»?

Carnage : Des hits ! Juste de la très bonne musique. C’est tout ce que vous pouvez en attendre. Je ne peux pas vraiment l’expliquer car je ne sais pas encore bien ce qu’est cet album, ce que j’en ai fait mais c’est juste de la bonne musique de mon point de vue.

On The Move : Y-a-t-il un morceau dont tu as envie de nous parler plus précisément ?

Carnage : Il y a une chanson appelée « Waterworld » sur l’album, que j’ai faite avec Migos. Il y a en fait eu 17 versions de la chanson, chacune différente d’une manière ou d’une autre. Mais j’avais besoin de la rendre parfaite, et c’est avec Migos que j’ai trouvé ça. Il existe aussi une version avec Khalid. On l’a sortira peut-être plus tard mais dans l’ensemble, c’est vraiment l’un des morceaux dont je suis le plus fier de toute ma carrière. J’ai donné beaucoup de temps pour ce titre, j’ai sué pendant de longues nuits à essayer de tout arranger. J’ai mixé et fait le mastering de tout l’album moi-même aussi. J’essaie d’avoir la main sur tout pour rendre ça unique !

« Battered Bruised & Bloody », le nouvel album de Carnage

On The Move : Tu évoques la notion de temps. On a aussi lu une interview où tu disais : « Plus personne ne prend vraiment le temps de faire les choses bien de nos jours ». Est-ce-que le temps est la clé pour produire de la bonne musique ?

Carnage : Oui, je pense que le temps est la clé. Et je me sens vraiment chanceux de pouvoir être flexible avec mon temps. Beaucoup de gens sont du genre « Il faut que je sorte un single maintenant. Blablabla. » Je suis béni d’avoir des fans qui me soutiennent dans la durée et qui me laissent prendre le temps de me poser et de faire les choses à ma manière. Pour moi, certains titres prennent des années et d’autres quelques jours. Le temps est élastique. Certaines chansons prennent juste un plus long chemin. Et quand tu produis, tu mixes, tu fais le mastering, tout, ça demande un temps énorme. Mais c’est comme ça que j’aime le faire, et pour rien au monde je ne ferais de la musique autrement !

On The Move : Dans quels conditions te sens-tu le plus créatif ? Seul ? En dialoguant avec d’autres ?

Carnage : Quand je commence à travailler sur un beat, je réfléchis systématiquement à qui je veux entendre dessus. Habituellement, je dresse une liste de 3 artistes avec qui je veux collaborer. Et si je ne peux pas avoir l’un de ces trois là, je me dis « Oh mon dieu, passons à autre chose ! » J’ai une vision pour tout, de la mélodie au refrain, aux instruments, aux clips, aux shootings photos… Je pense à tout parce-que je veux donner naissance à un univers, un organisme vivant ! J’aime mettre du temps et de l’argent dans mes clips. J’ai toujours été ce genre de personnes à vouloir créer des clips cools. Je pense que le visuel est très important car ça te dit aussi qui l’artiste est, tu vois. Je veux donner à tout le monde un package complètement. Je veux livrer tout le repas, pas juste l’apéro ou le dessert ! (rires)

On The Move : Et dans l’ensemble, d’où tires-tu l’inspiration ? 

Carnage : En fait, une chanson peut venir d’une idée très profonde, ou pas profonde du tout. Ça dépend juste de là où je veux l’emmener. Ça peut avoir beaucoup de sens, cacher une histoire complète ou être juste un hit ! J’aime faire les deux, trouver l’équilibre.

On The Move : Les collaborations sont au cœur de ton processus de création. Y-a-t-il un artiste actuel avec qui tu aimerais particulièrement collaborer ? 

Carnage : Je dirais MHD!

On The Move : Avec un nouvel album vient forcément une tournée. Quels sont les ingrédients d’un bon set selon toi ? 

Carnage : Juste de jouer quelques titres de Carnage  (laughs) Je dirais un bon DJ, une bonne audience, une bonne interaction entre les deux, des filles sexy, de la musique forte, de bons amplis. Ce n’est pas juste le set en lui-même,  mais tout ce qui vient autour. L’environnement, l’atmosphère… c’est ce qui rend le tout meilleur et c’est ce que j’aime : l’expérience complète ! Je me souviens d’une fois où je jouais mon remix trap de « Space Man » et j’ai été tellement happé par l’instant que je me suis mis à pleurer. Ma famille était là à me regarder. C’était vraiment comme si j’étais sorti de mon corps. C’était fou, ouais !

En tout cas, pour mes gros shows de cet été, on va ajouter de nouvelles choses, ça va être un tout nouveau set, qu’on dévoilera bientôt. Donc ça va être vraiment cool ! On verra où ça nous mène.

On The Move : Tu organises d’ailleurs toi-même des concerts dans le cadre du Rare Festival. D’où a émergé ce projet ? 

Carnage : Le Rare vient du fait que je joue dans énormément de festivals dans le monde et que je suis juste fatigué de toute la politique de m**de de ces festivals. Je n’apprécie pas énormément de gens et je ne veux pas écouter les gens non plus, je ne veux pas suivre leurs règles. Je voulais créer un événement où on ne proposerait pas éternellement le même line-up, avec les mêmes têtes d’affiche que partout ailleurs. Je veux donner aux gens quelque chose de nouveau et excitant. Beaucoup de festivals s’épuisent en Amérique, je veux changer le modèle et apporter de la nouveauté. Surtout pour les gens qui aiment la musique plus hard. Tu ne vas certainement pas entendre au Rare de la soupe mélancolique. Tu vas venir et tu vas t’amuser comme jamais. Je veux dire, on a déjà vendu plus de 100 000 tickets depuis le commencement. On a été complets dans 8 villes différentes, 8 fois. Ça ne se passe qu’aux Etats-Unis pour le moment mais on va bientôt annoncer un show à l’étranger ! Il faut que tu sois gros quand tu prends de tels initiatives, que tu veux aller sur ce chemin. Les gens ne doivent pas se lancer là-dedans sans peser l’importance du projet et sans expériences, sinon tu te plantes. Mais ça se passe bien pour nous, personne ne fait ce que nous faisons aux Etats-Unis ! Donc, on verra à quel point ça peut devenir gros.

On The Move : Tu parles de renouveau et de mettre des artistes différents en avant, plus jeunes peut-être. Y-a-t-il des artistes émergents dont tu as envie de parler ici ?

Carnage : Tous les artistes de HeavyWeight records, mon nouveau label. On est pas exactement un label, on trouve de la bonne musique et on aide à la développer, la diffuser. On crée des artistes, des marques, des choses qui sont plus puissantes que tout ce que les autres essaient de faire. Donne-nous un projet, on va le magnifier et le rendre vraiment plus gros. On est un petit cercle mais on veut faire grandir chaque personne présente. On a beaucoup d’artistes : il y a Gommi qui fait de la hard, psy transe et c’est très intense, c’est du bon niveau, une super production très rafraîchissante ! On a Greavedgr qui fait de la trap très hard, c’est vraiment un niveau au-dessus. On a Lockdown, et sa techno sombre et rebondissante. Il est sur mon dernier titre avec Steve Aoki « Plur Genocide ». C’est un projet australien, mais on croirait que c’est berlinois, en plus dansant. On a beaucoup d’artistes chez HeavyWeight et ils sont tous excellents ! Je n’associe mon nom qu’à de la bonne musique, tu sais. Finalement, tu peux me détester tout ce que tu veux, tu ne pourras jamais dire que je m’associe à de la mauvaise musique. J’ai l’impression que beaucoup de gens dans cette industrie ont peur de prendre des risques, de porter des responsabilités sur leurs épaules pour faire quelque chose de meilleur, tu vois ! Beaucoup de gens se contentent de ce qu’ils ont, et de là où ils en sont, mais moi, je veux toujours évoluer, grandir, faire tout passer au niveau suivant. Je veux être l’afro-latino numéro 1 dans l’industrie dance !

On The Move: Via HeavyWeight records, tu aides de jeunes artistes mais tu oeuvres aussi pour les autres plus globalement par des actions philanthropiques, notamment après les récents ouragans Irma et Harvey aux USA. Est-ce une sorte de devoir pour toi, en tant que figure publique ?

Carnage : Non, ce n’est pas un devoir. Tu ne peux imposer aucun devoir à qui que ce soit ! Pour moi, c’est juste la manière dont j’ai été élevé. J’ai grandi au Guatemala et j’ai été témoin de choses vraiment compliqués là-bas. Mais, j’ai la chance d’avoir vécu les deux extrêmes, le pire et le meilleur. J’ai connu une vie très pauvre et on m’a toujours appris à donner en retour. Il y a deux ans et demi, j’ai fait construire une école au Nicaragua, car mes ancêtres viennent de là-bas, donc il fallait que je donne à mon pays. Je veux dire, si tu as tout cet argent et que finalement, tu n’en fais pas grand chose, alors pourquoi ne pas donner pour la bonne cause ? Je suis hispanique et les hispaniques ont vraiment ce sens de l’entraide. Quand les ouragans ont eu lieu, la communauté hispanique a été très touchée dans les villes, j’ai vu mes frères et soeurs dans la misère donc j’ai voulu aider! User de ma voix et user de mon argent. Je pense que l’argent en dit plus que les mots. Et au moins, je fais une différence dans le monde. Ça, personne ne pourra le retenir contre moi !

Le nouvel album de Carnage « Battered Bruised & Bloody » est disponible sur Itunes.

Carnage en interview avec On The Move