Rencontre avec Chris Emerson, producteur prodige derrière What So Not !

Pendant les 7 dernières années, au travers de 4 EPs mais surtout d’innombrables tournées, Chris Emerson n’a eu de cesse d’acquérir de plus en plus de légitimité sur la scène EDM jusqu’à devenir l’un des producteurs australiens les plus influents de sa génération. Pourtant, le public n’avait pas encore eu la chance de pouvoir écouter un véritable opus signé What So Not… C’est enfin chose faite avec « Not All The Beautiful Things », fraîchement sorti dans les bacs. Des débuts du projet avec Harley Streten à ce premier album, What So Not a bien évolué et livre aujourd’hui plus qu’un disque, une expérience transversale. Intarissable et passionnant, Chris Emerson nous dit tout sur cette étape décisive de sa carrière.

© Luke Eblen

On The Move: Salut Chris ! Merci d’être là avec nous. Tu peux nous parler un peu des origines de What So Not ?

What So Not: J’ai commencé ma carrière musicale il y a très longtemps maintenant. Je jouais de la batterie et étais dans différents groupes de rock au lycée et puis, j’ai commencé à être DJ. Pour la première fois, j’ai pensé : « Wow, j’aime vraiment ça, la manière de jouer avec la musique, de me tenir là devant le public ». Quand tu commences en tant que DJ et que n’a pas encore produit ta propre musique, c’est très difficile. Tu dois attirer l’attention des gens, comprendre ce qui plait à différents publics, quels rythmes les font danser, quels sont leurs références culturelles puis, intégrer tout ça à ton travail. Tout cela m’a fasciné. Ce sont des questions que j’ai continué à me poser une fois que j’ai commencé à écrire ma propre musique : ce que cela allait provoquer sur un dancefloor, comment ça allait toucher des gens… Donc, je me suis vraiment consacré à la production et je fais ça depuis 6 ou 7 ans maintenant.

On The Move: Ton projet fait donc partie du paysage EDM depuis un moment, d’abord en collaboration avec Harley Streten [a.k.a Flume ndlr.] puis maintenant seul. Plusieurs EPs sont déjà sortis et tu as joué sur d’extraordinaires scènes à travers le monde. Pourquoi 2018 t’as paru comme le bon moment pour sortir ton premier album ?

What So Not: La raison pour laquelle j’ai attendu aussi longtemps est simplement que j’ai été en tournée pendant 5 ou 6 ans d’affilée. Ce n’est pas nécessairement ce que j’aurais voulu faire de tout mon temps. J’aurais apprécié pouvoir faire des pauses et juste m’asseoir en studio pour m’améliorer dans différents champs. Il y a tellement d’aspects de la production que tu as besoin de comprendre très finement avant de te lancer dans un album. Pour moi, il ne s’agissait pas juste de savoir produire. Ça signifiait aussi être bon dans la composition, dans le jeu et la compréhension des différents instruments, dans l’écriture et la structure des morceaux, comprendre les tons et textures de la musique et de la voix, les techniques d’enregistrement etc. J’ai beaucoup travaillé la voix pendant ces dernières années et j’ai été très excité d’explorer ça encore plus dans l’album. La façon dont les choses sont interprétées influencent complètement le sens des mots. Je travaillais avec Daniel Johns sur l’album et il m’a dit quelque chose qui ne me quitte plus depuis :  » Rien n’est banal si tu le dis en le pensant réellement. » !

On The Move: Ça nous rappelle quelque chose que nous a dit Jacob Banks, il y a quelques semaines : « Savoir chanter n’est pas un don. Savoir interpréter l’est. »…

What So Not: Je suis complètement d’accord ! La démo de « Be Okay Again » est en fait la première fois que j’ai chanté de ma vie. Je l’ai enregistré avec mon téléphone et fait écouter à Daniel Johns. Je voulais qu’il l’a ré-enregistre mais il m’a dit : « Un : J’adore ça. Deux : Je ne pense pas que je devrais la chanter, tu devrais le faire toi-même.» Je n’avais jamais envisagé ça mais c’était génial. J’ai vraiment dû me pousser dans mes retranchements. J’ai beaucoup répété pour réussir à l’interpréter de la bonne façon et aussi, retrouver le sentiment très triste du moment où je l’ai enregistré seul. Ça a été un vrai processus jusqu’au moment où, enfin, en 2017, j’ai pu prendre un peu de temps pour moi. J’ai tellement tourné et voulu perfectionner mes shows qu’à un moment, ça a été plus idéal que problématique de s’arrêter. Je reconnais que ça peut être effrayant pour un artiste de se retirer de la scène. Mon ami Skrillex, avec qui j’ai aussi travaillé sur l’album, vient juste de prendre une pause d’un an et demi après avoir tourné pendant 15 years et il a dit que c’était la meilleure chose qu’il n’ait jamais faite.

On The Move: Ces dernières années, les plateformes comme Spotify ont complètement changé la manière dont on consomme la musique. Et certains artistes réagissent à cela en préférant multiplier les EPs, les singles, les playlists plutôt que de se lancer dans l’aventure de l’album. Pourquoi as-tu tout de même choisi ce format ?

What So Not: C’est assez incroyable la vitesse à laquelle le paysage musical a changé depuis Spotify… Ces plateformes n’influencent ou n’imposent en rien les qualités d’un bon projet musical mais par contre, elles déterminent très certainement la trajectoire de certaines carrières. En revanche, je pense que, dans une certaine mesure, il faut jouer le jeu, et dans une autre, il faut savoir dire « F*ck »! Les deux sont importants. Pour certains, et par bien des aspects, faire un album n’a plus autant de sens qu’avant… Mais c’est ce que je voulais faire artistiquement. Je ne voulais pas sortir une collection de singles car c’est ce que le contexte invite à faire pour faire du profit. Je voulais juste créer une oeuvre, avec une narration cohérente. C’était un choix réfléchi et très représentatif de ma musique.

On The Move: En regardant ton site et tes clips, spécialement celui de « Stuck In Orbit » tout récemment, on se dit que tu as réussi à construire un univers visuel très fort. A quel point es-tu aussi impliqué là-dedans ?

What So Not : Pour cet album, je voulais aller au-delà de la musique et développer un projet d’ensemble : composer, co-diriger les clips, être intégré dans la création de l’artwork, avoir un œil sur tous les contenus qui gravitent autour etc. Je voulais trouver de nouvelles façons intéressantes et intelligentes de faire. Et je suis très reconnaissant d’avoir pu travailler avec mon ami Luke Eblen qui est réalisateur. Il m’a beaucoup aidé sur les aspects visuels.

On The Move: Il y a quelque chose du brutalisme et aussi du fantastique dans l’univers What So Not… D’où te viennent ces inspirations?

What So Not : Oh man! J’ai cette théorie sur la créativité et je pense que ça répond à la question de manière assez large. Pour moi, c’est comme lorsque les musiciens de jazz jamment ensemble… Ils ne planifient rien. Ça se passe, c’est tout, et parfois, ça sonne même comme la chose la plus incroyable qu’ils aient jamais jouée. Je pense qu’être créatif, c’est surtout être dans le bon état d’esprit. S’ouvrir à des canaux d’une autre dimension, d’une autre part de nous-même pour que tout s’écoule. Par exemple, je me sens à l’aise pour composer de la musique mais je ne suis pas un pianiste très doué. Mais ça m’est déjà arrivé de juste me laisser aller devant le clavier et penser : « Je ne peux pas avoir joué ça, je ne sais pas comment ! ». Et pourtant, ça arrive, ça sonne bien, et ça devient même parfois le meilleur moment d’un morceau ! Donc c’est une sorte de théorie sur les origines de mes inspirations. Quelque part dans l’univers ou ailleurs. D’ailleurs, j’adore faire du sport, pousser les limites de mon corps jusqu’à l’épuisement. Dans ces moments là, les idées arrivent. C’est comme si, parce-que tu es épuisé, tu n’es plus distrait par tout ce qui te préoccupe d’habitude. Soudainement, tu vois tout plus clairement !

What So Not à Coachella en 2017

On The Move: Tu retranscris aussi l’ambiance visuelle de tes clips et artworks dans tes shows, n’est-ce-pas? 

What So Not : Exactement… Par exemple, l’an dernier, pour Coachella, une idée m’est un peu venue comme ça, soudainement. Je me suis dit : «Il faut que je construise un ‘peacock-horse’ -[hybride entre paon et cheval ndlr.]». Ça a fini comme une sorte de véhicule qui sort de la scène, prend vie et réveille toute la salle. C’est un hybride entre la mécanique et la nature, qui est d’ailleurs l’essence de tous mes visuels et de ma musique. Gary Richards, le fondateur de HARD Events, m’a dit, quand il a vu cette scénographie comme la première fois : « Wow, ça ressemble vraiment à la manière dont sonne ta musique» et je pense que c’est l’un des meilleurs compliments que l’on m’ait fait, surtout venant d’un promoteur de festival très important. Et j’espère que c’est ce que les gens ressentent. Ils viennent à un show mais entre dans un monde. C’est plus que de la musique ! La technologie est maintenant si avancée que j’espère que bientôt, on pourra proposer des expériences visuelles et physiques folles, des salles de concert avec 0 gravité… On pourrait vraiment s’amuser avec les gens. Ce serait très excitant !

On The Move : Dans quelles conditions te sens-tu le mieux pour créer ? 

What So Not : De mémoire, à part pour deux ou trois, j’ai commencé toutes les chansons de l’album seul. Il y a toujours un moment particulier à l’origine. Tous les bons morceaux commencent comme ça : capturer un moment vrai, honnête, vulnérable même. De là, tu peux développer beaucoup de choses. Même quand je propose à un ami de se joindre à moi sur un morceau, on va échanger des idées, des expériences que l’on a vécu chacun. On combine ces éléments pour prendre un chemin commun, comme un mélange de nos deux expériences. Ce qui est sûr, c’est que pour cet album, j’ai vraiment été honnête ! Et j’ai essayé de me mettre constamment à l’épreuve. Si il a des choses que je n’avais jamais tenté jusque là, vous pouvez être sûr que ça a été essayé sur cet album ! L’aspect visuel m’a aussi aidé dans le processus créatif. Par exemple, pour « Divide & Conquer » qui était sur mon dernier EP, j’ai écris tout le scénario du clip. Je me suis assis dans un café et j’ai juste posé sur papier ce que la chanson représentait pour moi. Ce n’était pas dur finalement, j’avais déjà tout en tête, il suffisait simplement de le structurer. Donc pour cet album, j’ai en fait rédigé les éléments d’un clip pour chacun des morceaux… ou au moins une petite histoire pour chacun d’eux. on verra ce que ça deviendra ! Parfois, quand j’avais du mal à terminer un morceau, écrire tout ça m’a aidé à aboutir le titre.

On The Move : Qu’est-ce-qui se cache derrière le titre de ton album « Not All The Beautiful Things »?

What So Not : Par quoi je commence ? (rires) C’est une réponse importante pour moi ! Je pense qu’à de nombreuses reprises, dans la vie, on se bat pour les grands objectifs que l’on se donne :  » Dans 10 ans, je veux être ceci, faire partie de cela… » Et donc on traverse l’existence en essayant d’atteindre ces buts mais en ignorant ce qui est tout aussi important et qui est devant nos yeux, tous les jours. Parfois, on se réveille en se disant : « Wow, 5 ans sont passés et je ne suis allé nul part, ou n’est pas accompli grand chose. » Parfois, ces grandes ambitions ne sont peut être pas si importantes, voire même superficielles. On perd la vue face aux véritables belles choses qui nous entourent, qui sont si grandes et si réelles : la famille, les amis, les personnes en général, la nature, les relations… C’est ce qui habite l’album. Bien sûr, j’ai tout fait pour mener à bien ce disque, je le voulais. Mais il est finalement comme une sorte d’hommage à tout ce que j’ai perdu sur le chemin, les sacrifices que j’ai du faire. C’est pourquoi il est appelé « Not All The Beautiful Things ».

« Not All The Beautiful Things » de What So Not, dans les bacs le 9 mars 2018

On The Move : Y-a-t-il un morceau de l’album que tu aimes tout particulièrement ? Qui aurait un signification spéciale pour toi ?

What So Not : Je les apprécie vraiment tous mais je dirais que celui qui surpris le plus souvent les gens est probablement ma collaboration avec Toto. C’était une expérience incroyable. Une session a été organisée par Skrillex, entre autres, avec Steve Lukather [leader de Toto ndlr.]. Il a branché sa guitare, j’ai amené mon ordi, joué quelques accords, beats, loops, riffs et on s’est amusé autour de ça. J’en suis ressorti avec des centaines de possibilités de titres (rires). Ensuite, j’ai eu besoin de « frankeinstein-iser » tout ça. A un moment, c’était une sorte de ballade entre trois parties, qui durait 11 minutes ! Puis finalement, c’est devenu« We Keep On Running ». Le riff de guitare principal de ce titre est en fait une partie de synthé que j’avais composé et que j’ai fait écouté à Lukather. Il m’a d’ailleurs dit « L’une des choses qui m’a fait t’apprécier est que tu m’as proposé ce riff et qu’il était injouable à la guitare! »  Mais évidemment, il l’a fait ! C’est devenu l’essence de la chanson, une bonne combinaison du son de Toto et du mien.

On The Move : Comment toi et Steve Lukather vous êtes-vous rencontrés à la base? Il nous semble que tu jouais le hit “Africa” pendant tes sets !

What So Not : Oui, c’est vrai ! Je jouais « Africa » dans les festivals, parce-que la chanson a quelque chose de sombre mais en même temps très fédérateur. Elle se mixait très bien avec l’un de mes titres appelé « Touched ». J’en ai d’ailleurs fait un vrai remix, « Africa/Touched », que j’espère jouer avec Toto un jour ! Mais oui, je jouais ça l’année où j’ai commencé à tourner aux Etats-Unis. Je me suis beaucoup produit avec Skrillex et il a commencé à la passer aussi et à me citer pour ça. Rolling Stone a fini par nous contacter car la chanson est de nouveau entrée dans les charts américains et en cherchant un peu, ils en ont conclu que c’était grâce à nous ! Maintenant, je fais un peu plus attention à tout ce qui se passe autour de ce titre sur le net, et c’est un tel phénomène. Les adolescents semblent adorer « Africa » – et détester tous ceux qui critiquent la chanson. C’est dingue car le titre est hyper abstrait mais tout le monde l’aime.

On The Move : On se doute que dans les prochains mois, tu vas te consacrer pleinement à la promotion de ton album mais dans quelle direction veux-tu emmener le projet What So Not ? 

What So Not : J’aimerais intégrer plus d’éléments live à mes shows. J’ai conceptualisé le spectacle pendant des années et maintenant, j’ai de superbes visuels grâce à mon incroyable équipe australienne. On améliore constamment les lumières, l’esthétique de la scène, le « peacock-horse » géant.. Mais à présent, je veux me concentrer sur le fait d’intégrer plus de vrais instruments, de la batterie par exemple, un MS20 également… Une fois que j’aurais ça, c’est tout ce que je pourrais toujours souhaiter ! Et j’y suis presque, je suis si prêt, c’est hyper excitant ! Et je veux juste prendre la route et embarquer tout le monde dans cette expérience, à travers le monde !

« Not All The Beautiful Things » est disponible en téléchargement.