Discussion sans artifices avec le phénomène britannique !

Chez On The Move, on vous répète assez que notre motivation première est de vous faire sortir des sentiers battus et des carcans radios… Nos critères sont multiples, on peut être touchés par une voix singulière ou encore de l’audace mélodique mais s’il y a bien un facteur que l’on place au-dessus des autres, c’est celui de l’âme mise dans la musique. Et Jacob Banks n’en manque pas ! Le britannique de 26 ans, né au Nigéria, évoque au travers de ses titres, et avec une voix hors-du-commun, tous les éléments qui l’ont forgé, heureux comme douloureux. Et s’il ne se prédestinait pas à faire carrière, on remercie grandement son entourage de l’avoir poussé vers la lumière. Au travers des EPs « The Monologue » (2013) et « The Paradox » (2015) jusqu’à l’éclatant « The Boy Who Cried Freedom » (2017), Jacob Banks conte ses histoires sans concession. A la scène, la rudesse électrique de sa voix contraste avec la délicatesse de sa plume. A la ville, il est aussi intransigeant dans ses valeurs qu’élégant dans ses propos. Rencontre.

On The Move : Salut Jacob. Merci d’avoir accepté de nous rencontrer. Tu as commencé à écrire des textes il y a longtemps déjà, d’abord sous forme de poèmes. Mais tu as décidé de poser tes mots sur de la musique il y a relativement peu de temps. Qu’est-ce-qui t’a fait franchir ce pas ? 

Jacob Banks : L’album de John Mayer « Continuum » y est pour quelque chose. J’ai toujours aimé la musique mais j’ai aussi fait beaucoup d’autres choses avant. J’ai énormément joué au basket, j’ai été danseur pendant un moment. La musique a toujours fait partie de ma vie mais je n’ai jamais réellement voulu être dans cette industrie.  J’appréciais surtout écouter la musique. Mais après être tombé sur cet album de John Mayer, j’ai vraiment eu envie de pouvoir chanter quelque chose à quelqu’un comme lui le faisait. Donc, j’ai acheté une guitare et je me suis mis à jouer et chanter les chansons que j’aimais. Au bout d’un moment, naturellement, j’ai voulu composer mes propres titres, juste pour voir. J’ai fait de la musique pendant près d’un an sans vraiment vouloir en faire quelque chose de professionnel, vraiment juste pour moi. J’appréciais d’avoir enfin trouver un moyen de m’exprimer. J’avais 21 ans et j’avais tellement de choses à extérioriser. La musique m’a permis d’accepter ma solitude. Cela m’allait bien d’être seul dans ma chambre avec ma guitare, c’était vraiment agréable.

On The Move : Cela ne partait donc pas nécessairement du besoin de partager tes expériences ou émotions….

Jacob Banks : Même quand j’écrivais de la poésie, je le faisais pour moi, pas vraiment pour le partager. A mes débuts en musique, ce n’était véritablement que pour moi. J’ai finalement commencé à jouer pour d’autres car mes amis m’y ont poussé. J’étais plus qu’heureux que ça reste une affaire personnelle mais mes proches m’ont encouragé à le développer professionnellement. Et au début, pour aller vers la musique, j’ai juste utilisé mes poèmes,  emprunté les mélodies d’autres personnes et ça a marché !

On The Move : Et maintenant, approches-tu toujours un morceau par son texte ou par sa mélodie ? 

Jacob Banks : Quatre-vingt dix pourcent du temps,  c’est la mélodie d’abord. Mais dès que je trouve une mélodie, les paroles me viennent aussi. Tout arrive quasiment au même moment. Pour moi, écrire une chanson est comme se souvenir de quelque chose. Je n’ai pas l’impression de créer à partir de rien. Quand je compose, c’est plutôt comme déclencher un souvenir, une projection dans mon esprit. C’est là, dans ma tête, et j’essaie de l’exprimer jusqu’à ce que ça prenne sens. C’est toujours très personnel. Il faut que j’ai eu une expérience pour pouvoir écrire à propos de celle-ci. Cela peut parfois être des histoires que l’on m’a raconté  mais d’une manière ou d’une autre, je l’ai vécu, senti. Quand j’écoute quelque chose, des couleurs, des émotions me viennent. Tu sais, comme quand tu apprécies une chanson et que tu la ré-entends trois ans après, tu as toujours l’odeur de la pièce dans laquelle tu l’as écouté la première fois. Quand j’écoute de la musique, cela déclenche quelque chose de déjà vécu chez moi. Je pense que les musiciens n’oublient jamais rien. Tout est là, caché quelque part, inconsciemment et quand la musique arrive, tout revient au premier plan. C’est ce qui se passe pour moi en tout cas.

On The Move : En parlant de vécu et de souvenirs… Tu as passé une partie de ton enfance au Nigéria. Penses-tu que la culture nigérienne influence ta musique ? 

Jacob Banks : Il y a une certaine fierté dans notre culture : « Sois sûr que tout ce que tu fais ait du sens. Sois sûr d’en être fier. » Donc je pense que la culture nigérienne m’impose d’avoir du respect pour les choses dont je choisis de parler. Je ne vais pas raconter n’importe quoi dans mes chansons car ma mère écoute (rires)  Il y a donc de ça, ne pas salir le nom de la famille etc. Mais surtout, toujours être sûr que ce dont je parle soit vrai, ait du sens.

On The Move : Tu te définis comme un conteur d’histoires. Et ces histoires là, tu les fais aussi beaucoup passer par tes clips. Quelle relation tu établis entre le visuel et la musique ? 

Jacob Banks : Mes premiers souvenirs de musique sont via des VHS ou encore les films de Disney. En grandissant, il y a eu MTV aussi, et ma génération a plutôt regardé qu’écouté la musique. Donc, musique et visuels sont plus ou moins la même chose pour moi. Quand j’ai commencé, personne ne voulait réaliser mes vidéos donc j’ai juste fini par le faire moi-même. Et la musique, c’est toujours une histoire de perspective. On peut écrire une chanson mais l’entendre de 10 manières différentes. Donc quand je réalise une vidéo, j’aime montrer aux gens un point de vue différent sur le morceau. La musique est incroyable car elle peut faire passer des milliers d’émotions. Mais avec la vidéo, j’aime proposer quelque chose d’encore différent, surprenant. Juste pour jouer avec les gens, les bousculer un peu. C’est une autre manière d’écouter. Les chansons peuvent avoir tellement de significations, c’est intéressant d’en tirer le maximum et de les faire vivre dans des univers multiples.

On The Move : Tu peux nous en dire un peu plus sur le processus de conception de tes clips ? Tu collabores toujours avec les mêmes personnes ? 

Jacob Banks : Je le fais juste avec mes amis, particulièrement l’un d’eux : Anthony Williams. On est proches et ça fonctionne ! L’idée du clip me vient très rapidement quand je compose. Je suis quelqu’un de très visuel. Je crois vraiment que la musique devrait être vue, et non entendue. Je m’inspire parfois d’une scène de film, de clip, de publicité. Mais dès que je suis satisfait d’une chanson, je la ressens dans tous ses aspects, et j’ai besoin d’en faire une vidéo.

On The Move : On sait que tu es musicalement influencé par Kanye West, John Mayer ou encore d’Angelo mais quels sont tes influences, en dehors du champ musical ?

Jacob Banks : Je suis très admiratif du travail des gens qui font de l’animation. Et évidemment, j’adore les poètes. Ils sont ma plus grande source d’inspiration, particulièrement Anis Mojgani ou encore Miles Hodges. Et dans un autre registre, j’adore Leonardo Di Caprio. Il est mon acteur favori. Je suis super inspiré par sa passion, son engagement dans tout ce qu’il entreprend et particulièrement dans ses rôles au cinéma. Le pouvoir de ses performances. Il incarne vraiment chacun de ses rôles. J’applique cela à la musique car les gens disent très souvent « Wow, tu sais chanter ! » mais je ne pense pas que la capacité de chanter juste soit un don. L’éloquence et la capacité de délivrer véritablement une chanson en est un. Il y a beaucoup de bons chanteurs mais je ne pense pas qu’il y en est autant qui sachent convaincre le public en chanson. Que l’audience croit vraiment. Leonardo est un très bon acteur, comme tant d’autres, mais dans chaque film que je vois avec lui, je crois qu’il n’est pas Leo. Il est peu importe qui il prétend être. Je pense qu’il y a beaucoup à apprendre de cela, de cette intensité, de cette authenticité.

On The Move : Au début de ta carrière, tu as beaucoup joué dans les bars ou les salles intimistes. Qu’as-tu appris de ces expériences, où le public n’est pas forcément acquis à ta cause ? 

Jacob Banks : J’ai appris que  « Less is more » (« Le moins est le mieux »). Les gens veulent juste se connecter à quelque chose. Ils ne veulent pas vraiment de bling-bling. De temps en temps, sans doute. Mais au fond, les gens veulent juste échapper au quotidien. La musique est un échappatoire. Ils essaient de trouver un tout petit peu d’eux-mêmes en toi. Ils espèrent que tu puisses leur remémorer quelque chose. J’essaie toujours de créer une atmosphère où l’on a l’impression que ce n’est que toi et moi, tu vois. Just deux amis, partageant de la musique autour d’un verre.

On The Move : Tu nous as dit précédemment que la performance vocale n’était pas nécessairement l’élément le plus important à tes yeux. Pourtant, ta voix a énormément évolué au fil de tes EPs. Comment travailles-tu là-dessus ? 

Jacob Banks : C’est en fait surtout de la répétition. Si tu fais quoi que ce soit pendant un long moment, assez naturellement, tu t’améliores… Enfin, j’espère. Mais je comprends surtout mieux ma voix. Et c’est aussi parce-que j’ai vieilli. J’ai vécu des choses. Je me suis concentré sur des aspects différents au fur et à mesure de mon parcours mais, depuis quelques années, j’ai vraiment mis l’accent sur ma capacité à interpréter. J’ai enregistré, enregistré, enregistré jusqu’à ce que je crois en ce que je faisais. Parce-que je sais que si je crois en ce que je fais, la plupart des gens le croiront aussi. Si je ne fais pas passer les choses avec assez de conviction, cela ne marchera pas. On m’a beaucoup appris que la meilleure manière pour s’améliorer est juste de faire. Jouer, s’entourer de musiciens qui sont meilleurs que toi. Je me suis simplement jeté là-dedans et j’y suis allé.

On The Move : C’est la raison pour laquelle tu as décidé de ré-enregistrer “Unknown” pour ton dernier EP « The Boy Who Cried Freedom » ?

Jacob Banks : Oui, tout à fait. J’ai joué “Unknown” pendant quasiment deux ans après sa première version studio. Et à chaque fois que je la jouais, il y avait quelque chose de particulier, de plus dans la version live. J’étais dans un label différent à l’époque et rapidement, j’aurais aimé la réenregistrer mais on me disait « Je ne sais pas, cette version est bien.” Pourtant, j’avais l’impression d’avoir retenu quelque chose. Je voulais juste réellement lâcher prise sur ce morceau.

On The Move : Il y a aussi un remix de la chanson par Timbaland sur l’EP. Comment est-ce arrivé ?

Jacob Banks : C’était très simple et naturel. Il m’a seulement contacté car il a aimé la chanson. Il m’a dit qu’il voulait en faire un remix. Et j’ai dit « Okay ». Est-ce-que j’allais vraiment dire  non ? (laughs)

On The Move : Et il y a d’autres collaborations dont tu rêves ?

Jacob Banks : Définitivement, Kanye West !

On The Move : Ton futur album est intitulé « Village ». Que peut-on en attendre ? L’as-tu appelé ainsi comme pour évoquer un retour aux racines ?

Jacob Banks : Le nom de « Village » est basé sur une citation qui dit « Il faut un village pour élever un enfant ». J’ai juste envie d’y dévoiler toutes mes facettes. J’aime beaucoup de choses, beaucoup de genres musicaux, et j’ai juste envie d’incorporer dans cet album toutes les choses qui font que je suis moi. Bonnes, mauvaises, sombres, carrément sales… L’album sera très honnête, moins funky ou mélodique que “The Boy Who Cried Freedom”. Il sera beaucoup plus organique. Il parlera de toutes ces choses tordues qui arrivent. Et aussi de tous les moments heureux. Ce que j’aime dans cette phrase, c’est qu’elle ne dit pas « Il faut un bon village », mais juste « Il faut un village ». Donc ça englobe tout. Cela célèbre tous les aspects de la vie. Et j’ai hâte de mettre tout ça en musique. C’est différent de mes productions précédentes. J’essaie toujours de proposer quelque chose de nouveau, je ne crois vraiment pas au fait de faire deux fois la même chose. Et je suis très impatient de le partager !

On The Move : Il y a quelques mois, nous parlions avec Alex Who? et elle a fait une remarque qui résonne beaucoup avec tes propos. Pour elle, il n’y a que deux types de musique :  la « soul music » et la « money music ». Que penses-tu de cela ?

Jacob Banks : Les gens se trompent souvent en pensant que la soul music est un genre à proprement parler. Ce n’est pas vrai. La soul, c’est simplement la vérité. La soul ne se cantonne pas à une sélection d’artistes, ou une manière de chanter. On ne le classe pas nécessairement comme ça mais l’album de Kanye West « The College Dropout » est un album soul. Si un artiste parle de la vérité, le fait avec passion, il y a forcément de la soul là-dedans.  Pour moi, la soul, c’est juste être sincère… ou pas.-

« The Boy Who Cried Freedom » est toujours disponible en téléchargement

Jacob Banks pour On The Move