Retour à la lumière pour l’artiste canadien !

En 10 ans de carrière et 3 albums, Justin Nozuka est devenu une valeur sûre du paysage folk, sans pour autant toujours aller vers le consensuel. Si son premier album « Holly » en 2007,  suivi de « You I Wind Land and Sea » en 2010, a été un beau succès populaire, son troisième opus « Ulysees » a été le fruit d’une phase de travail plus expérimentale. L’étourdissant succès de ses premiers singles, dont l’incontournable « After Tonight », a poussé Justin Nozuka à se remettre en question, autant musicalement que personnellement. Une prise de recul, et de risques, pour mieux revenir… Son nouvel EP « High Tide » a été dévoilé le 22 Septembre dernier, son prochain album est finalisé et l’artiste reprend la route. Quelques heures après un concert parisien réussi, clôturant sa tournée européenne 2017, Justin Nozuka s’est confié à On The Move sur ces dernières années, complexes et formatrices … et celles à venir, qui s’annoncent plus apaisées et radieuses !

© Paola Leonardis

On The Move : Salut Justin ! Merci d’être ici avec nous. Ton dernier album « Ulysees » est sorti en 2014.  Te voilà de retour, trois ans plus tard. Tu peux nous en dire un peu plus sur ce qui s’est passé durant ces trois années ?

Justin Nozuka : Salut On The Move ! Merci de me recevoir. Après la sortie d' »Ulysees », je suis surtout parti en tournée. Puis j’ai commencé à travailler sur un nouvel album quasiment directement, en 2015. C’était un processus assez long, cela m’a pris 2 ans et demi pour faire ce nouvel album. A un moment donné, j’avais entre 15 et 20 chansons prêtes et je pensais que je tenais un disque. Mais finalement, j’ai été trop prudent avec ces chansons là et j’ai fini par réaliser qu’elles n’étaient pas assez solides. Donc, j’ai tout repris du début ! En réalité, j’ai surtout pris le temps nécessaire pour écrire les bonnes chansons. C’était comme gravir une montagne. Puis, je me suis rapproché du producteur britannique Chris Bond. J’ai été très chanceux de faire équipe et travailler avec lui. Il a produit l’album final et a joué une bonne partie des instruments dessus. Et c’était vraiment une aventure incroyable !

On The Move : Tu as eu l’occasion de voyager pour travailler avec lui ? de sortir des frontières canadiennes ? 

Justin Nozuka : Oui, Chris est venu à Toronto pendant deux semaines pour des sessions d’enregistrement. Et je suis aussi allé en Angleterre, en pleine campagne, pour le rencontrer chez lui et enregistrer également.

On The Move : « Ulysees » est un album très singulier. Tu as beaucoup expérimenté sur celui-ci, en termes de formats et aussi de mélodies. On peut y entendre des titres totalement a cappella ou instrumentaux. Avec ton nouvel EP « High Tide », tu reviens à des choses beaucoup plus rythmiques. Qu’est ce que « Ulysees » a changé dans ta manière d’approcher et créer la musique ?

Justin Nozuka  : Cet album a été une énorme leçon pour moi. Je l’ai produit en grande partie donc, j’ai utilisé mes oreilles comme je ne l’avais jamais fait auparavant. Il fallait penser à la cohérence globale comme aux tout petits détails, et tout ce qui se passe entre. Donc j’ai énormément appris sur ce que je voulais faire et ce que je voulais vraiment entendre.  Maintenant, je peux m’exprimer de manière plus précise et plus concise aussi, moins abstraite, sur mes envies. J’ai affûté ma compréhension de la musique en général. Et comme c’était un album très expérimental, il m’a mis face à mes faiblesses et j’ai vraiment été poussé dans mes retranchements.

On The Move : C’était un album plutôt risqué…

Justin Nozuka : Oui, c’est sûr. En fait, à ce moment là, je pensais vraiment « Si ça doit être mon dernier album, ainsi soit-il. » J’étais fatigué par les tournées. J’avais été sur la route pendant 5 ans. Donc oui, j’ai testé mes propres limites avec cet album, clairement. Même émotionnellement, j’étais dans un état d’esprit étrange à cette époque, j’étais vulnérable. Donc j’ai pris le temps, et l’espace pour faire ce dont j’avais besoin. Et j’y suis allé plus tranquillement sur le rythme des concerts. Donc maintenant, je me sens revigoré, mon énergie est revenu. Je suis prêt pour un nouveau sprint, ou plutôt un long marathon !

On The Move : En Septembre, tu as dévoilé « High Tide ». Tu l’as annoncé comme étant plus qu’un EP, une véritable partie de ton prochain album. Pourquoi as-tu fait le choix de sortir ton disque en plusieurs parties ? Est-il terminé ou encore en cours de conception ?

Justin Nozuka : Non, il est bien terminé. L’album est fini. Mais comme j’ai été absent si longtemps du devant de la scène, cela avait du sens pour moi de  revenir progressivement. Cela veut aussi dire que je peux prolonger la tournée. D’habitude, tu sors un album puis tu tournes pendant un an et c’est déjà terminé, potentiellement. Je me suis dit : « C’est le moment de s’engager de nouveau dans un long voyage ! »  Tu sais, dévoiler trois titres, faire quelques concerts, puis trois autres, et être de retour sur la route. J’aime cette idée.

On The Move : Qu’est ce qu’on peut attendre de ton prochain album, en termes de sons ? 

Justin Nozuka : Il y a définitivement une certaine consistance dans la production et l’ambiance générale. C’est très rythmique, très dynamique. Je pense que mon intention principale était d’arriver à un son chaleureux et réconfortant. En Angleterre, on a enregistré dans cette vieille grange, et Chris Bond a un son très chaud et énergique. Globalement, je pense que je voulais toucher aux sentiments que je ressens quand je suis en pleine nature, près d’un lac ou dans une forêt, ce genre de sérénité. Cette paix. Et aussi cette profondeur. Tu sais, c’est comme quand tu nages dans un lac pendant 10 minutes et que tu es vivifié, que tu ressens tout à travers chaque pore de ta peau. Cette connexion là est si puissante. Et je voulais essayer de recréer ce sentiment en musique.

© Paola Leonardis

On The Move : Tu évoques la nature. Justement, il nous semble qu’avec le temps, tu t’es peu à peu effacé de tout ce qui entoure ta musique : tes clips, tes artworks. Tu utilises moins ta propre image pour préférer des visuels plus organiques, des paysages etc. Quel rapport entretiens-tu avec ton image, dans une industrie où il est devenu si important de la contrôler et de l’utiliser pour exister ? 

Justin Nozuka : Pour « Ulysees », je tenais énormément à ne pas associer mon visage, mon image au disque. J’étais un peu fatigué de tout ça. Je ne voulais vraiment pas apparaître dans les clips ou sur la couverture de l’album. Mais pour mon prochain album, et pour le clip d' »All I Need », c’est une histoire différente. Je voulais vraiment  que ce clip soit le reflet de ce que je pense être un bon clip. J’ai été assez chanceux de pouvoir travailler avec mon frère, qui l’a réalisé, ainsi qu’avec un de mes très bons amis. Ils se sont associés. Et là, on avait le temps ! On a fait en sorte de cocher toutes les bonnes cases pour être sûrs que l’on serait contents du résultat. Bien souvent, quand tu travailles avec un réalisateur, tu le rencontres une fois, tu tournes et puis c’est terminé. Tu es là à penser « Okay, je crois qu’on doit le sortir maintenant ! C’est fait. On a dépensé tout cet argent dedans. » Tu sors ce truc alors que ça n’exprime pas vraiment ce que tu voulais ! Donc cette fois, on a pris le temps, on a collaboré avec des amis, qui sont professionnels. On a tourné pendant 4 jours. C’était une belle expérience ! Et après ce clip, je suis de nouveau un peu plus à l’aise avec tout ça. Honnêtement, ça ne m’aurait pas dérangé d’être sur la jaquette du disque si on avait eu le bon cliché. Mais on ne l’a pas eu. Un de mes amis a pris une photo incroyable durant un voyage aux Pays-Bas, c’est ce qui sera finalement sur la couverture de l’album quand il sortira et ça me va parfaitement !

On The Move : On t’a vu jouer à Paris, sur la scène des Etoiles. Ta setlist était très équilibrée entre anciens et nouveaux titres. Comment est-ce que tu construis cela ? 

Justin Nozuka : On a clairement eu l’opportunité de revisiter certains des morceaux que nous avions plutôt négligé ces dernières années. Il y a eu une période où je ne voulais jouer aucune des anciennes chansons de « Holly » à part « After Tonight » parce-que c’est le titre qui a tout fait démarré et c’était important pour moi et le public de la garder. Mais de la même manière, j’y reviens beaucoup plus facilement maintenant et je les redécouvre. « Be Back Soon »,« Down In a Cold Dirty Well »… je ne les avais pas interprété depuis des années. C’est très agréable de les jouer de nouveau. J’ai déjà sorti trois albums et c’est chouette de pouvoir choisir dans l’un ou l’autre pour bâtir une setlist qui semble juste.  On a voulu créer une sorte de voyage pour le public, parce-qu’il a définitivement différentes vibes selon les albums.

On The Move : En live, tu n’hésites effectivement pas à réarranger plusieurs de tes chansons, dans des versions bien plus énergiques ou bien plus calmes. Comment tu procèdes avec les musiciens qui t’accompagnent ?

Justin Nozuka : Mes musiciens et moi, on fait évoluer les choses constamment. Cela change. Même pendant notre concert parisien, et c’était le dernier de la tournée européenne, on faisait encore des ajustements. D’ailleurs, il y a des choses que nous n’avions pas prévues et qui sont arrivées sur scène. Donc on a dû communiquer en silence, se connecter à chacun pour faire en sorte que ça marche.  Les lives, c’est vraiment quelque chose d’à part. On prend la liberté de bâtir des moments longs, comme sur  « Swan In The Water » et « Gray ». Quand je vais à un concert, je n’aime pas que l’artiste ou le groupe joue l’album tel qu’il est enregistré. Il y a un certain ennui qui s’installe. C’est amusant de juste prendre des libertés et se laisser aller avec la musique.

On The Move : Ces dernières années, tu as aussi tourné en Europe en jouant de petits shows, parfois directement chez les gens. Comment c’était ? 

Justin Nozuka : Oui, j’ai fait cette tournée intitulée « The Night Toit ». C’était une tournée acoustique, juste mon ami Tommy et moi. On avait déjà joué aux Etoiles à cette occasion, d’ailleurs, mais juste avec deux guitares. Et effectivement, dans quasiment chaque ville où nous sommes passés, nous avons fait un « concert à la maison ». En fait, on demandait aux gens sur Facebook « Y-a-t-il quelqu’un intéressé d’accueillir un concert chez lui? » On avait à chaque fois quelques réponses et choisissions l’endroit le plus adapté. Puis nous invitions des gens à y assister, toujours via les réseaux sociaux. On acceptait les personnes en fonction de la capacité et voilà ! C’était superbe ! Je voudrais vraiment refaire ça dans le futur. Je pense que, quand je débuterai une nouvelle tournée, je ferai en sorte de faire un ou deux concerts de ce type. C’est très agréable et très intime !

On The Move : Ton public et toi avez une belle connexion, qui se ressent particulièrement pendant les shows. Quel relation entretiens-tu avec eux, dans une société où les réseaux sociaux ont une importance primordiale ?

Justin Nozuka : Honnêtement, depuis que j’ai sorti mon album en 2014, et depuis que je vis de ma musique en fait, l’industrie a dramatiquement changé.  Maintenant que je reviens dans une sphère plus médiatique, je suis surpris, c’est tellement différent ! La connexion à travers Instagram, Twitter etc. C’est énorme cette présence que tu peux avoir sur le net ! Les réseaux sociaux sont un outil puissant qui peut servir à des choses très vertueuses comme d’autres, beaucoup moins. Donc il s’agit de trouver la bonne manière d’être connecté. Mais c’est excitant aussi, c’est cool !

On The Move : Pendant ton concert, on a particulièrement aimé ton interprétation de « Hollow Men ». Tu as écrit cette chanson quand tu avais 15 ans, tu étais beaucoup plus jeune, et ta carrière n’était pas vraiment en marche. Qu’est-ce-qui fait que tu continues à la chanter après toutes ces années ? 

Justin Nozuka : Ça fait juste du bien. Mais ça dépend des circonstances. Parfois, en concert, tu suis le mouvement et tu chantes, presque un peu machinalement malheureusement. Mais parfois, tu plonges réellement dans tes propres paroles. Et c’est ce qui s’est passé à Paris sur « Hollow Men ». Je me suis souvenu d’où le texte venait. Je me suis souvenu où je l’avais écrite et ça m’a juste ramené aux sentiments de ce jour-là. Des fois, j’ai besoin de ces chansons, de ce retour en arrière. C’est comme sentir une odeur de son enfance. Et je pense que certaines personnes dans le public le ressentent de la même façon, car peut-être ont-ils connus des chansons comme « Hollow Men » or « Be Back Soon » lorsqu’ils étaient à l’école, dans une relation particulière ou autre. Ils l’entendent et les émotions reviennent.

© Paola Leonardis

On The Move : Y-a-t-il une chanson, d’un autre artiste, qui te semble éternelle et pourrait te suivre comme cela, toute ta vie ? 

Justin Nozuka : Oui, il y en a une. Un morceau classique que j’ai redécouvert il y a peut-être un mois. J’étais avec un ami et nous avons organisé une session d’écoute de vinyles. On a éteint nos téléphones et juste apprécié la musique. D’abord, on a écouté un album nommé « The Seven Planets » ou « The Solar System », dans lequel la musique est supposée représenter les différentes planètes. On l’a mis en route et c’était complètement nul ! De la musique classique ridiculement mauvaise. Donc on l’a enlevé et on était un peu déçus. Mais je me suis souvenu d’un disque que j’écoutais beaucoup à l’époque où j’ai composé « Ulysees ». C’est d’ailleurs un de mes amis, dont le prénom a inspiré le titre « Ulysees », qui m’a introduit à la musique classique. Donc on a écouté ça, c’était l’enregistrement d’une composition de Wagner. Elle s’appelle « Siegfried Idyll » et franchement, j’étais époustouflé ! Je me suis souvenu à quel point la musique classique pouvait être dynamique. Si l’art est fait pour rendre hommage à la nature, alors la musique classique remplit complètement le job ! Tu ressens l’océan, puis d’un coup, les terres infinies, puis le soleil. Tu perçois tous les éléments comme s’ils étaient réels. Et c’est juste si puissant, une pièce incroyable !

On The Move : D’un point de vue plus contemporain, qui t’inspire ? 

Justin Nozuka : Simon & Garfunkel, assurément. Je suis aussi très inspiré par Dave Matthews Band. J’adore leur énergie en live et la manière dont ils mènent leurs shows. Ben Howard a aussi été une influence énorme pour cet album. Chris Bond a d’ailleurs produit certains de ces plus anciens sons. Mais il y a tellement d’artistes que j’adore. Arcade Fire par exemple, je les aime beaucoup !

On The Move : Tu es aussi influencé par d’autres formes d’art ?

Justin Nozuka : Bien sûr, le cinéma notamment. « The Tree Of Life » ! Vous avez vu ce film de Terrence Malik ? Il est sorti il y a un moment mais il a toujours le même effet sur moi. Il y aussi un autre film, « My Girl », un classique américain du début des années 90. J’adore aussi l’atmosphère de « Forrest Gump ». Et je suis un grand fan du Studio Ghibli.

On The Move : Il y a quelques semaines, tu as participé aux actions caritatives de l’organisation « Side Door », qui aide les jeunes au Canada. En quoi ta musique a-t-elle été intégrée à cette démarche  ?

Justin Nozuka : « Side Door » est basé à Yellowknife et c’est une sorte de communauté qui aide les jeunes en difficulté et leur offre un endroit où passer du temps, manger, faire des activités, sociabiliser. C’est un peu comme une maison pour eux. Et là bas, nous avons organisé une session d’écriture. Nous avons écrit une chanson ensemble ! C’était super enrichissant de travailler avec ces jeunes.  Je suis resté en contact avec certains d’entre eux. Ils vivent des moments difficiles, mais on a passé un moment précieux. C’est la première fois que j’étais intégré à ce genre de programme et j’aimerais l’être de nouveau, mais aussi aller plus loin. Une session, c’est chouette, mais j’aimerais être plus engagé. Pourquoi pas enregistrer avec eux le morceau sur lequel on a travaillé ? J’y pense depuis un moment et j’aimerais que ça se réalise !

On The Move : Notre dernière question serait : quelle est la plus grande leçon que tu aies tiré de ta carrière jusque là  ?

Justin Nozuka : Wow, c’est compliqué (rires) Avec les années, j’ai compris que c’était difficile de rester dans le groove, coûte que coûte ! Et quand tu ne te sens pas en phase avec ton travail,  il faut savoir faire une pause. C’est mieux de ne rien faire que de sortir quelque chose qui ne te ressemble pas, et dont tu n’es pas fier. Ça donne un mauvais résultat. Il faut savoir s’arrêter et prendre du recul.  Recentrer son énergie, pour revenir avec une perspective plus claire. C’est délicat mais c’est une chose très importante que j’ai apprise. L’autre chose est peut-être qu’il ne vaut mieux pas faire une pause trop longue (rires) Je pense que les expériences que j’ai eu sont toutes bonnes à prendre. J’espère qu’avec le temps, j’ai donné et je donnerai encore davantage de consistance à ma musique et mes performances live. Et sans doute que je prendrai d’autres pauses. C’est vraiment bon pour le développement personnel. Il ne faut pas être guidé par le business. S’arrêter, c’est juste bon pour la santé… et pour une longue carrière !

L’EP « High Tide », première partie de l’album à paraître de Justin Nozuka, est disponible en téléchargement.