Confidences sincères de la nouvelle étoile de la musique urbaine ! 

Pour Jessie Reyez, la musique est surtout l’affaire d’un besoin viscéral d’expression. Après de nombreuses années à travailler dans l’ombre sur l’honnêteté de son interprétation et la précision de sa plume, l’artiste canadienne, aux origines colombiennes, commence enfin à goûter à une reconnaissance grandement méritée. Son EP « Kiddo », porté par la ballade minimaliste mais puissante « Figures », est un livre ouvert sur les expériences qui ont forgé l’artiste, et dans lesquelles le public saura aussi souvent se reconnaître. Juste avant sa prestation solide sur la scène du FLOW à Paris il y a quelques semaines, Jessie Reyez s’est confié à l’équipe d’On The Move sur son parcours, sa manière de créer ou les rencontres qui ont été déterminantes pour sa carrière. Un échange sans faux-semblants.

On The Move : Salut Jessie ! Nous sommes très heureux de te rencontrer aujourd’hui. Pour commencer, peux-tu nous dire ce qui t’a menée à la musique ?

Jessie Reyez : Salut On The Move ! Merci de me recevoir. Je pense pouvoir dire que la poésie a été mon entrée dans la musique. Dans mon enfance, j’ai aussi beaucoup imité les autres artistes ou chanter leurs chansons. Des chanteuses comme Celia Cruz ainsi que beaucoup de cumbia, bolero et salsa. C’est ce que mes parents écoutaient. C’était mon héritage familial. Mais avant d’écrire mes propres chansons, j’écrivais de la poésie.

On The Move : Tu as fait partie d’un programme à Toronto intitulé « The Remix Project » qui a donné un coup d’accélérateur à ta carrière. Tu as eu la chance d’y croiser King Louie ou Chance The Rapper. Peux-tu nous en dire plus sur cette aventure et sur les collaborations qui ont suivi ? 

Jessie Reyez : Bien sûr ! Ça a été une bénédiction. Si je n’étais pas passée par ce programme, je n’en serais pas là aujourd’hui. Comme vous l’avez dit, cela a définitivement lancé ma carrière. « The Remix Project » a pour objectif d’aider les jeunes qui n’ont pas le réseau et/ou les moyens de se lancer dans l’industrie. Ça les aide de nombreuses façons. J’ai eu la chance d’y participer et un jour, King Louie est intervenu en tant que mentor. Il avait déjà entendu l’une de mes chansons auparavant car Gavin Sheppard, le fondateur du projet, lui avait fait écouté. Il a apprécié et m’a proposé de travailler avec lui. On a fini par collaborer sur la chanson intitulée «Living In The Sky». Chance The Rapper, lui, m’a davantage conseillé sur mon écriture. Et à partir de là, ça a un peu fait effet « boule de neige ». C’était fou. Beaucoup d’autres choses sont arrivées à la suite de ma participation au « Remix Project ». J’ai rencontré mon manager qui a ensuite présenté mon travail au label BMG. Le timing était juste dingue. La seule raison pour laquelle mon écriture a tant évolué c’est grâce à tous les mentors que j’ai pu croiser au sein du « Remix Project ». Par la suite, j’ai passé quasiment deux ans à écrire pour d’autres artistes, plutôt que pour moi. C’était très bien que cela se passe dans cet ordre car j’ai pu affûter ma plume avant de me consacrer complètement à ma propre musique. J’ai pu sérieusement affiner mes compétences.

On The Move : Tu as sorti ton premier EP en Avril dernier. Ses sept titres portent quelque chose de très personnel et brut et pourtant, tu as l’air tout à fait à l’aise avec le fait de t’ouvrir au public. Quels sentiments te guident quand tu composes et quand tu es sur scène ? 

Jessie Reyez : Quand je compose, je peux me sentir triste ou heureuse ou peu importe quelle émotion est mise dans la chanson. Mais quand je suis sur scène, c’est très étrange car ça peut devenir une expérience si forte et positive, de voir tous ces gens chanter et être connectés au morceau. Souvent quand je créé, c’est en réponse à ma colère, car je suis triste. J’écris pour extérioriser ce sentiment, comme lorsque tu es malade et que tu as besoin de vomir pour te sentir mieux. Alors, si ton coeur est blessé, tu veux aussi sortir ça de toi et ma façon de le faire, c’est de le mettre en musique. Ce n’est donc souvent que le produit de mon expérience humaine. Puis le temps passe, je me retrouve sur scène avec la possibilité de partager ça avec un public et c’est très déroutant car le contraste est saisissant. La musique est si triste, pleine de colère et pourtant j’ouvre les yeux et je vois des personnes sourire, chanter. C’est très étrange. C’est comme avoir le jour et la nuit ou voir le soleil et la lune dans le ciel en même temps.

On The Move : Tes paroles sont tirées de tes expériences propres mais résonnent également de manière très universelle. Écris-tu pour tisser un lien avec les autres ou pour extérioriser tes émotions et tes douleurs ? 

Jessie Reyez : Oh, pour guérir mes blessures définitivement. A priori, je n’écris jamais dans l’objectif de partager avec d’autres. C’est juste le produit de mes expériences, ça sort parfois comme une bile, et pour être honnête, je ne m’attendais pas à un retour aussi positif. Je me sens toujours mieux après avoir écrit, comme si la maladie était soignée. Le fait que des gens sentent une connexion avec «Figures» ou m’envoient des messages en disant «J’ai rompu avec mon copain ou ma copine et ça m’aide à aller mieux » ou encore lorsque l’on me dit que «Gatekeeper» les a aidés à faire face à leur agresseur… c’est juste dingue, j’en reste bouche bée. Je me sens tellement honorée de jouer un rôle dans la vie de quelqu’un que je n’ai même jamais rencontré. D’avoir une influence positive. Mais cela n’a jamais été l’objectif de base. C’est juste une conséquence très heureuse.

On The Move : Y-a-t-il alors des sujets que tu trouves trop délicats à aborder en chanson ? 

Jessie Reyez : Je ne pense pas ! C’est étrange car quelqu’un d’autre m’a posé cette question aujourd’hui alors que l’on ne m’avait jamais demandé cela avant.  Mais non, je ne pense pas. J’évoque des choses que je connais, des étapes que j’ai traversé personnellement. Je pense que la censure n’a pas lieu d’être aujourd’hui car il existe tellement de plateformes créatives ou de réseaux sociaux pour se faire entendre, alors que ce sont les radios qui avaient le monopole auparavant. Elles avaient beaucoup de contrôle sur l’industrie musicale mais maintenant, il y a juste tellement de façons de sortir sa musique et se faire entendre. C’est différent, je pense qu’il n’y a plus de sens à s’auto-censurer et qu’il n’est pas bon de le faire lorsque l’on aborde en toute honnêteté des expériences humaines. Il faut pouvoir s’exprimer avec liberté.

On The Move : Tu as une façon très particulière de chanter, qui oscille entre une interprétation mélodieuse et un phrasé plus parlé proche du rap voire du slam. D’où tiens-tu cela? Est-ce-que certains artistes t’ont ouvertement inspirés ou est-ce-que cela t’est venu naturellement ? 

Jessie Reyez : Je ne sais pas, en fait. Ça me vient naturellement. Je veux dire, je suis influencée par de nombreux artistes, que ce soit des chanteurs ou des rappeurs. J’écoute énormément The Notorious B.I.G ou Chance The Rapper ou Kid Cudy donc j’imagine que j’en tire matière. Je pense que c’est inévitable quand tu écoutes autant de musique en grandissant, c’est juste imprimé dans ta tête. Ça a été pareil avec des chanteuses comme Amy Winehouse ou Celia Cruz. Ces artistes m’influencent tellement et donc peut être que grâce à la grande palette d’artistes que j’ai toujours écouté, j’ai été guidé à chanter d’une manière ou d’une autre. Peut-être que cela explique le contraste que l’on peut ressentir dans ma façon de faire, entre le chanté et le parlé. Mais je ne sais pas, je ne suis sans doute pas la bonne personne pour analyser cela !

On The Move : Tu as beaucoup pratiqué la danse étant plus jeune. C’est toujours d’actualité ? Est-ce-que cela t’aide dans ta carrière actuelle, peut-être dans ta manière d’occuper la scène ?

Jessie Reyez : Je danse toujours oui, surtout quand je suis saoule mais je danse (rires) Ce n’est pas comme si j’avais une chorégraphie particulièrement établie sur scène ou des danseurs ou quoi que ce soit donc je ne dirais pas que c’est un pilier pour ma carrière. Mais j’aime beaucoup juste bouger, tu vois, se laisser aller et laisser son corps ressentir la musique.

On The Move : Tu as récemment collaboré avec Calvin Harris sur le titre « Hard To Love » issu de son dernier album. Comment cela s’est passé ? 

Jessie Reyez : Sur Twitter ! Il m’a envoyé un message sur Twitter pour me dire «Salut, j’aime beaucoup «Figures» et les gens de l’industrie sont très enthousiasmés par ce que tu fais. Je pensais juste qu’il fallait que tu le saches.» Je l’ai remercié mais je n’y croyais pas, j’étais soufflée. Puis il a évoqué son nouveau projet et m’a proposé de collaborer avec lui. Je l’ai rencontré en studio, pour une session. A l’origine, elle devait durer une journée mais tout s’est tellement bien passé que l’on a prolongé pour quelques jours qui sont devenus une semaine entière. Quand je suis rentrée chez moi, je me suis rendue compte que l’on avait tissé une réelle amitié. Il est absolument adorable, il a été un guide pour moi mais c’est allé au-delà, ce n’était pas juste entre nous deux. Son équipe de management a aussi été un mentor pour la mienne, ils ont été de très bons conseils. Cela a été une bénédiction d’avoir pu croiser leur route et partager ces moments avec eux.

On The Move : Rêves-tu à certaines collaborations ?

Jessie Reyez : Oui ! Frank Ocean, je veux tellement travailler avec Frank Ocean. Je l’adore, je le trouve incroyable.

On The Move : Les quelques vidéos qui sont déjà sorties pour illustrer tes titres « Figures » ou « Shutter Island » sont très poignantes et immersives. Le clip de « Gatekeeper » est même un court-métrage en lui-même. Quel rôle joues-tu dans le processus de conception et réalisation de ces vidéos ? 

Jessie Reyez : J’aime avoir un rôle à jouer dans le processus de création des vidéos mais je suis surtout très chanceuse de travailler avec un réalisateur aussi dingue [Peter Huang ndlr.] avec une vision aussi dingue. Surtout parce-que ce n’est pas mon domaine, ce n’est pas ce dans quoi j’excelle donc je suis reconnaissante de travailler avec des personnes aussi talentueuses. La société de production Mad Ruk Entertainment fait aussi un travail incroyable. Pour «Gatekeeper», il s’agissait de dépeindre la vie réelle donc on a opté pour une retranscription totalement fidèle à ce qui s’est passé dans ma vie. Pour «Figures», ça s’est passé d’une manière assez amusante car la vidéo n’était pas supposée être tournée en une prise, vraiment pas. On a tourné davantage de séquences ce jour-là. Mais je me souviens avoir regardé les prises avec mon manager et quand nous avons vu la séquence qui allait finalement devenir le clip, on s’est dit « C’est celle là, pas besoin de plus ! » On a vraiment tourné tout un tas de scènes ce jour-là ! Et les blessures qui ont inspiré le titre étaient vraiment récentes, donc les larmes que vous voyez sont authentiques. Je pense que c’est aussi pour cela que ça n’a pas été lassant pour moi de rester là assise sur une chaise. J’avais peur, je pensais « Sérieusement ? Un plan unique ? » Je pensais que cela allait être étrange et ennuyeux mais… Les gens ont aimé ! Dans l’ensemble, les vidéos sont vraiment le fruit d’un travail d’équipe.

On The Move : Dans « Gatekeeper », tu alertes ton public, surtout les jeunes femmes, à propos des dérives de l’industrie musicale et les personnes mal intentionnées qui peuvent y évoluer. Quels conseils donnerais-tu à un ou une jeune artiste qui voudrait se lancer dans la musique ?

Jessie Reyez : Trouve une ou deux personnes qui croient en toi, qui sont de bonnes personnes et des passionnés. Trouve les ! Tu n’as pas besoin de cinq personnes, ni d’un label, tu n’as pas besoin de tout cela pour commencer. Il faut juste t’entourer de quelques personnes qui sont de bonnes influences, ont foi en toi et ont la niaque de réussir. Garde-les auprès de toi, travaille dur et établis une liste d’objectifs ! Laisse la près de ton lit, où tu peux la lire tous les jours pour ne rien oublier. Car parfois, on laisse la vie nous faire dévier de ce chemin. Mais on peut atteindre ces objectifs si on y travaille tous les jours. Je ne veux pas dire que c’est facile mais c’est au moins aisé de se remémorer ses buts. Si tu as peur de te lancer dans quelque chose, tu devrais y aller quand même car c’est encore plus angoissant d’être juste là assis à penser à ce que tu devrais être en train de faire au lieu de le faire vraiment. Le temps n’épargne personne. Il y a cette citation espagnole qui dit « Les saints pleurent le temps perdu ». Il n’y a rien à faire pour le rattraper une fois que le temps est écoulé. C’est tout ce que nous avons donc tente ta chance, et si tu rates, alors retente là jusqu’à réussir.

On The Move : Que peut-on attendre de ton prochain album à paraître ? 

Jessie Reyez : Moi ! Juste davantage de moi, plus d’honnêteté, plus d’expériences de vie. Je ne pense pas nécessairement à un album, cela dit. Nous verrons comment les choses évoluent mais je pense que la musique peut prendre tellement de formes aujourd’hui, c’est une opportunité géniale. Peut-être que ce ne sera pas un album ? Cela pourrait être plusieurs singles, un projet, une installation artistique… Qui le sait ? Mais je continue de créer donc il y aura assurément des nouveautés bientôt.

 

L’EP de Jessie Reyez « Kiddo » est disponible en téléchargement.